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		<title>coming soon: Oceania TV&#8230;</title>
		<link>http://oceaniatv.wordpress.com/2010/02/15/coming-soon-oceania-tv/</link>
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		<pubDate>Mon, 15 Feb 2010 19:57:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>zaagoom</dc:creator>
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		<description><![CDATA[INGÉNIERIE SOCIALE ET MONDIALISATION * * * Comité invisible « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1793, article 35. À Alain Bauer, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=oceaniatv.wordpress.com&amp;blog=12054094&amp;post=3&amp;subd=oceaniatv&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:left;">
<p style="text-align:left;">
<div class="mceTemp mceIEcenter" style="text-align:left;">
<dl class="wp-caption aligncenter">
<dt class="wp-caption-dt"><a href="http://oceaniatv.files.wordpress.com/2010/02/big-brother-1984-patriot-act1.jpg">INGÉNIERIE SOCIALE<br />
ET<br />
MONDIALISATION<br />
*<br />
* *<br />
Comité invisible<br />
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour<br />
chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »<br />
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1793, article 35.<br />
À Alain Bauer,<br />
Fraternellement.<br />
2<br />
Politique et massification<br />
Partons d’un problème : dans le contexte des sociétés de masses, la politique est<br />
toujours plus ou moins une activité de contrôle social exercé par des minorités dominantes sur<br />
des majorités dominées. Nulle raison de s’en réjouir, mais il semble bien qu’au-delà d’un<br />
certain seuil démographique, l’idéal politique de démocratie directe, participative et<br />
autogestionnaire doive céder sa place au système de la représentation, avec tous les<br />
phénomènes de confiscation élitaire du pouvoir qui lui sont consubstantiels. La nature de ce<br />
contrôle social des masses, depuis longtemps synonyme de la pratique politique concrète, a<br />
néanmoins subi de profondes mutations au fil du temps, notamment au 20ème siècle. En effet,<br />
à partir des années 1920, l’étude scientifique du comportement humain a commencé de<br />
prendre la place de la religion et de la philosophie comme fondement de cette pratique<br />
politique. Pour la première fois dans l’Histoire de l’humanité, le conseiller du Prince ne<br />
débattait plus d’idées à une tribune ou dans un livre mais s’occupait de stimuli-réponses dans<br />
un laboratoire. Ce changement de méthode a donné naissance ou s’est consolidé grâce à de<br />
nouvelles disciplines telles que le marketing, le management, la cybernétique, que l’on<br />
regroupe sous le terme de « sciences de la gestion », et qui sont donc devenues les nouveaux<br />
instruments de la pratique politique et du contrôle social. Ainsi, d’une activité d’inculcation<br />
d’un système de valeurs, une Loi, divine ou républicaine, la politique s’est déplacée vers les<br />
questions purement techniques d’ingénierie des comportements et d’optimisation de la gestion<br />
des groupes. Grâce à ces nouveaux outils, les élites politiques des pays industrialisés ont ainsi<br />
pu faire l’économie de toute forme d’axiologie, de discussion sur les valeurs, les idées, le sens<br />
et les principes, pour ne se consacrer qu’à une technologie organisationnelle des populations.<br />
En l’espace de quelques décennies, les pays développés sont donc passés d’un contrôle<br />
social fondé sur le langage, l’interlocution, la convocation linguistique de l’humain et<br />
l’activation de ses fonctions de symbolisation, à un contrôle social reposant sur la<br />
programmation comportementale des masses au moyen de la manipulation des émotions et de<br />
la contrainte physique. Et sous cette impulsion, comme le remarque Bernard Stiegler, les<br />
sociétés humaines sont en train de passer d’un surmoi symbolisé, la Loi au sens général, à un<br />
surmoi automatisé, la contrainte technologique pure, après une transition par le surmoi<br />
émotionnel du Spectacle (le surmoi étant ce qui oriente le psychisme et le comportement).<br />
Autrement dit, la politique qui était jadis l’art de réguler les contradictions d’un groupe par<br />
inculcation chez ses membres d’une Loi commune, grammaire sociale structurante et<br />
permettant l’échange au-delà des désaccords, la politique est devenue en 2009 l’art<br />
d’automatiser les comportements sans discussion. La fonction symbolique, c’est-à-dire la<br />
capacité de rationalisation des émotions et d’articulation dialectique de leurs contradictions<br />
dans un discours partagé, la capacité à continuer de se parler alors que nous ne sommes pas<br />
d’accord, clé de voûte au tissage du lien social et à l’élaboration du sens commun d’un groupe<br />
organisé, est directement attaquée par cette mutation. Si le sujet humain est bien un « sujet<br />
parlant » comme l’indique la psychanalyse, un être de Verbe, de Parole, de dialectique, donc<br />
aussi de polémique, alors on peut dire que ces nouveaux instruments de la pratique politique<br />
permettent de faire tout simplement l’économie de la subjectivité et de réduire un groupe de<br />
sujets à un ensemble d’objets.<br />
C’est à une excursion au travers de ces mutations du champ politique que nous<br />
souhaitons inviter nos lecteurs.<br />
3<br />
Politique et mondialisation<br />
Jacques Attali, un des plus fins observateurs sociopolitiques de l’époque, ne cesse de<br />
le rappeler, que ce soit dans ses publications ou ses interventions médiatiques : la plupart des<br />
dirigeants contemporains ne poursuivent fondamentalement que deux buts, le premier étant de<br />
mettre sur pieds un gouvernement mondial ; le deuxième, afin de protéger ce gouvernement<br />
mondial de tout renversement par ses ennemis, étant de créer un système technique<br />
mondialisé de surveillance généralisée fondé sur la traçabilité totale des objets et des<br />
personnes. Ce système global de surveillance est déjà fort avancé grâce à l’informatique, à la<br />
téléphonie mobile et aux dispositifs de caméras, statiques ou embarquées dans des drones, en<br />
nombre toujours croissant dans nos villes. Un pas supplémentaire sera bientôt franchi avec la<br />
technologie RFID (Radiofréquence Identification) et les implants sous la peau de puces<br />
électroniques émettrices de signaux qui assureront notre géolocalisation permanente. Ce<br />
tatouage numérique, plus qu’indélébile puisque enfoui dans nos chairs, contiendra en outre les<br />
informations biographiques et biométriques suffisantes pour autoriser le profilage à distance<br />
de son porteur et permettre ainsi d’anticiper sur tout comportement évalué comme<br />
potentiellement dangereux de sa part1.<br />
Profondément travaillé par ce fantasme d’ubiquité sécuritaire, le pouvoir politique se<br />
limite aujourd’hui à l’application du principe de précaution et à une recherche effrénée de<br />
réduction de l’incertitude et du risque zéro. L’intégration mondialiste, comme projet politique<br />
imposé par certaines élites aux populations, n’est ainsi rien d’autre que la mise en place d’un<br />
vaste système de prévisibilité et de réduction de l’incertitude des comportements de ces<br />
populations, autrement dit un système de contrôle total des contre-pouvoirs. Il y a en effet<br />
équivalence entre imprévisibilité et pouvoir, ainsi que le notent Michel Crozier et Erhard<br />
Friedberg dans un ouvrage fondateur de la sociologie des organisations : « (…) le seul moyen<br />
que j’ai pour éviter que l’autre me traite comme un moyen, comme une simple chose, c’est de<br />
rendre mon comportement imprévisible, c’est-à-dire d’exercer du pouvoir. (…) Dans le cadre<br />
de la relation de pouvoir la plus simple, telle que nous avons pu la découvrir sous-jacente à<br />
toute situation d’organisation, nous avons montré que la négociation pouvait être reconstruite<br />
en logique à partir d’un raisonnement sur la prévisibilité. Chacun cherche à enfermer l’autre<br />
dans un raisonnement prévisible, tout en gardant la liberté de son propre comportement. Celui<br />
qui gagne, celui qui peut manipuler l’autre, donc orienter la relation à son avantage, est celui<br />
qui dispose d’une plus grande marge de manoeuvre. Tout se passe donc comme s’il y avait<br />
équivalence entre prévisibilité et infériorité. »2<br />
Ces enjeux de pouvoir politique s’inscrivent dans une lutte des classes sociales.<br />
L’homme d’affaires et milliardaire américain Warren Buffet confiait en 2006 au New York<br />
Times : « Il y a une guerre de classes, c’est sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui<br />
fait la guerre et nous sommes en train de gagner. »3 Détaillons maintenant ces outils dont le<br />
pouvoir s’est doté pour s’assurer une supériorité définitive sur les populations en s’assurant la<br />
prévisibilité totale de leurs comportements.<br />
1 Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, Éditions Fayard, 2006 ; « Conversation d’avenirs », sur la chaîne<br />
Public Sénat : http://www.dailymotion.com/video/x7e8zq_attali-et-la-puce-rfid_news<br />
2 Michel Crozier et Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Éditions du Seuil, 1977, pp. 105, 171.<br />
3 « “There’s class warfare, all right,” Mr. Buffett said, “but it’s my class, the rich class, that’s making war, and<br />
we’re winning.” », in New York Times, 26 novembre 2006, « In Class Warfare, Guess Which Class Is Winning »,<br />
par Ben Stein : http://www.nytimes.com/2006/11/26/business/yourmoney/26every.html<br />
4<br />
Qu’est-ce que l’ingénierie sociale ?<br />
La culture de l’inégalité ne concerne pas que le domaine économique. Elle touche<br />
aussi à la configuration du champ perceptif. En effet, le fondement des théories de la<br />
surveillance, tel que résumé par le principe panoptique de Jeremy Bentham, est la dissociation<br />
du couple « voir » et « être vu ». La politique comme ingénierie sociale consiste alors à bâtir<br />
et entretenir un système inégalitaire où les uns voient sans être vus, et où les autres sont vus<br />
sans voir. Le but de la manoeuvre est de prendre le contrôle du système de perception d’autrui<br />
sans être soi-même perçu, puis d’y produire des effets en réécrivant les relations de cause à<br />
effet de sorte qu’autrui se trompe quand il essaie de les remonter pour comprendre sa situation<br />
présente. Dans son livre sur la campagne présidentielle de Nicolas Sarkzoy en 2007, Yasmina<br />
Reza nous rapporte ces propos d’un de ses conseillers, Laurent Solly : « (…), la réalité n’a<br />
aucune importance. Il n’y a que la perception qui compte. »4 Ce constructivisme radical, issu<br />
de l’école de Palo Alto et très en vogue dans le milieu des consultants, n’hésite pas à<br />
considérer que la perception peut être détachée de tout référent objectif, réel. L’ingénierie des<br />
perceptions devient alors une activité quasi démiurgique de construction d’hallucinations<br />
collectives, partagées, normalisées et définissant la réalité commune, autrement dit un<br />
ensemble stabilisé de relations causales falsifiées. Ainsi que l’avance dans un essai le célèbre<br />
pirate informatique Kevin Mitnick, l’ingénierie sociale serait L’art de la supercherie ; plus<br />
précisément l’art d’induire autrui en erreur et d’exercer un pouvoir sur lui par le jeu sur les<br />
défaillances et les angles morts de son système de perception et de défense. Illusionnisme et<br />
prestidigitation appliqués à tout le champ social, de sorte à construire un espace de vie en<br />
trompe-l’oeil, une réalité truquée dont les règles véritables ont été intentionnellement<br />
camouflées.<br />
Ces techniques de manipulation s’appuient sur ce que l’on appelle les « sciences de la<br />
gestion », nébuleuse de disciplines qui ont commencé à constituer un corpus cohérent à partir<br />
des années 1920 et dont la théorie de l’information et la cybernétique résument les grandes<br />
lignes idéologiques : à savoir, les êtres vivants et les sujets conscients sont des systèmes<br />
d’information susceptibles d’être modélisés, contrôlés, voire piratés au même titre que les<br />
systèmes d’information non-vivants et composés d’objets non conscients. Pour les plus<br />
connues, ces disciplines gestionnaires sont le marketing, le management, la robotique, le<br />
cognitivisme, la psychologie sociale et behaviouriste (comportementale), la programmation<br />
neurolinguistique (PNL), le storytelling, le social learning, le reality-building. Le point<br />
commun de ces disciplines réside dans leur rapport à l’incertitude, qu’elles tentent toujours de<br />
réduire au minimum, si possible à zéro. Le monde est ainsi perçu uniquement sous l’angle de<br />
systèmes d’échange et de traitement de l’information qu’il faut réussir à gérer du mieux<br />
possible, c’est-à-dire en réduisant l’incertitude de leur fonctionnement, en les contrôlant le<br />
plus précisément possible. En outre, contrairement aux sciences humaines et sociales, ces<br />
sciences gestionnaires ne se contentent pas d’observer et de décrire leur objet d’étude, elles<br />
interviennent aussi dessus dans le sens d’une ingénierie, donc d’un travail de reconfiguration<br />
d’un donné. Quand elle se fait à l’insu du système reconfiguré, la reconfiguration devient un<br />
viol furtif de l’intégrité du système et porte le nom de piratage, ou hacking. Et quand il<br />
s’applique à l’humain, cet interventionnisme reconfigurateur pirate se donne généralement<br />
pour but de reconfigurer le donné humain dans le sens d’une réduction de l’incertitude liée au<br />
comportement de ce donné humain, individuel ou groupal.<br />
La politique, en tant qu’ingénierie sociale, gestion des masses humaines, réduction de<br />
l’incertitude du comportement des populations, s’appuie donc tout d’abord sur une phase<br />
descriptive, constituée de travaux de modélisation de ces comportements populaires afin d’en<br />
4 Yasmina Reza, L’aube, le soir ou la nuit, Éditions Flammarion, 2007, p. 44.<br />
5<br />
définir les structures générales et les constantes. Ces travaux de modélisation mettent à jour<br />
les programmes, routines, conditionnements psychiques et algorithmes comportementaux<br />
auxquels obéissent les groupes humains. L’informatique est l’outil idéal, par exemple dans le<br />
calcul complexe (probabiliste et stochastique) des mouvements de foule, qui sert à la gestion<br />
des risques dans les instances professionnelles d’hygiène et de sécurité (évacuation des<br />
bâtiments), mais aussi à la police et l’armée pour encadrer et prévenir toute manifestation qui<br />
risquerait de déstabiliser le pouvoir. De plus, le travail d’espionnage d’une population, dans<br />
l’optique de modéliser ce qu’elle pense et ainsi désamorcer les nouvelles tendances critiques,<br />
requiert un travail de surveillance, de renseignement, de collecte d’informations et de fichage<br />
considérablement facilité par les développements de l’ « informatique ubiquitaire » (ou<br />
ambiante et diffuse dans l’environnement, telle que théorisée par Mark Weiser) ainsi que par<br />
les « systèmes experts » de croisement des bases de données électroniques locales, publiques<br />
et privées (interception des communications, paiements par cartes, etc.). Le recoupement de<br />
ces informations glanées sur les réseaux numériques permettant de calculer par profiling une<br />
estimation du taux de dangerosité qu’une population (ou un individu) représente pour le<br />
pouvoir, on comprend dès lors que l’informatisation de la société, pour y faire basculer le<br />
maximum d’éléments de la vie des populations, soit une priorité des politiques<br />
contemporaines.<br />
Dans son ouvrage Surveillance globale, Eric Sadin nous dresse une liste presque<br />
exhaustive de ces nouvelles formes de pouvoir à vocation non plus punitive mais anticipatrice<br />
et dont l’emprise est strictement coextensive à celle de la sphère technologique. Aux États-<br />
Unis, dans la foulée du « Patriot Act », sont apparus des programmes gouvernementaux de<br />
surveillance électronique tels que le « Total Information Awareness » (TIA) et le « Multistate<br />
Anti-TeRrorism Information Exchange » (MATRIX). En France, dès 1978, Simon Nora et<br />
Alain Minc présentaient leur fameux rapport sur L’informatisation de la société. Dans la<br />
continuité, le Ministère de l’Education nationale se livre depuis quelques années à une<br />
scrutation de ses forums de discussion sur Internet, sous-traitée en 2008 par l’entreprise<br />
spécialisée en stratégies d’opinion « i&amp;e ». L’appel d’offres pour 2009 comporte les missions<br />
suivantes : « Identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents). Identifier<br />
et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion. Repérer les leaders d’opinion, les<br />
lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en<br />
réseau. Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation. Repérer les<br />
informations signifiantes (en particulier les signaux faibles). Suivre les informations<br />
signifiantes dans le temps. Relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions,<br />
nombre de commentaires, audience, etc.). Rapprocher ces informations et les interpréter.<br />
Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise. Alerter et préconiser en conséquence.<br />
Les informations signifiantes pertinentes sont celles qui préfigurent un débat, un &#8220;risque<br />
opinion&#8221; potentiel, une crise ou tout temps fort à venir dans lesquels les ministères se<br />
trouveraient impliqués. (…) La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en<br />
ligne : sites &#8220;commentateurs&#8221; de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques,<br />
etc. Elle portera ainsi sur les médias en ligne, les sites de syndicats, de partis politiques, les<br />
portails thématiques ou régionaux, les sites militants d’associations, de mouvements<br />
revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion. La veille portera également sur les moteurs<br />
généralistes, les forums grand public et spécialisés, les blogs, les pages personnelles, les<br />
réseaux sociaux, ainsi que sur les appels et pétitions en ligne, et sur les autres formats de<br />
diffusion (vidéos, etc.) Les sources d’informations formelles que sont la presse écrite, les<br />
dépêches d’agences de presse, la presse professionnelle spécialisée, les débats des assemblées,<br />
les rapports publics, les baromètres, études et sondages seront également surveillées et<br />
traitées. Les interactions entre des sources de nature différente, les passages de relais d’un<br />
media à l’autre seront soigneusement analysés. (…) Clé de voûte du dispositif de veille, le<br />
6<br />
passage en &#8220;mode alerte&#8221; visera à transmettre systématiquement les informations stratégiques<br />
ou les signaux faibles susceptibles de monter de manière inhabituellement accélérée. »5<br />
Les Ministères de la Santé, de la Justice et de l’Intérieur ont également recours aux<br />
services d’entreprises offrant les mêmes prestations. Quant à la veille du paysage éditorial et<br />
au repérage des publications éventuellement subversives, elle est systématique, comme l’ont<br />
appris à leur dépend les neuf inculpés de Tarnac : « À cette même période, le criminologue<br />
Alain Bauer pianote un matin, comme à son habitude, sur le site internet de la Fnac et<br />
Amazon.com en quête des nouveautés en librairie lorsqu’il tombe par hasard sur<br />
L’insurrection qui vient (éd. la Fabrique). Le consultant en sécurité y voit la trace d’un<br />
&#8220;processus intellectuel qui ressemble extraordinairement aux origines d’Action directe&#8221; et,<br />
sans barguigner, achète d’un coup 40 exemplaires. Il en remettra un en mains propres au<br />
directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard, assorti d’une petite note. Rédigé<br />
par un &#8220;Comité invisible&#8221;, l’ouvrage est attribué par les policiers à Julien Coupat, qui fait<br />
figure de principal accusé dans l’affaire de Tarnac. »6<br />
Parvenu à un stade de modélisation de la population considéré comme suffisant, on<br />
peut alors passer à la deuxième phase, le travail d’ingénierie proprement dit, s’appuyant sur<br />
ces modèles découverts pour les reconfigurer dans le sens d’une standardisation accrue, et<br />
donc d’une meilleure prévisibilité des comportements. L’ingénierie politico-sociale consiste<br />
ni plus ni moins que dans un travail de programmation et de conditionnement des<br />
comportements, ou plutôt de re-programmation et de re-conditionnement, puisque l’on ne part<br />
jamais d’une tabula rasa mais toujours d’une culture déjà donnée du groupe en question, avec<br />
ses propres routines et conditionnements. Les sociétés humaines, en tant que systèmes<br />
d’information, peuvent ainsi être reconfigurées dans le sens d’une harmonisation,<br />
homogénéisation, standardisation des normes et des procédures, afin de conférer à celles et<br />
ceux qui les pilotent une meilleure vue d’ensemble et un meilleur contrôle, l’idéal étant de<br />
parvenir à fusionner la multitude des groupes humains hétérogènes dans un seul groupe<br />
global, un seul système d’information. Une administration centralisée et une gestion<br />
sécurisée : les architectes de la mondialisation ne poursuivent pas d’autres buts.<br />
La stratégie du choc<br />
L’ingénierie sociale comme travail de reconfiguration d’un donné humain procède<br />
toujours en infligeant des chocs méthodiques. En effet, reconfigurer un système pour le rendre<br />
plus sûr et prédictible exige au préalable d’effacer son mode de configuration actuel. La<br />
réinitialisation d’un groupe humain requiert donc de provoquer son amnésie par un<br />
traumatisme fondateur, ouvrant une fenêtre d’action sur la mémoire du groupe et permettant à<br />
un intervenant extérieur de travailler dessus pour la reformater, la réécrire, la recomposer.<br />
L’expression de « stratégie du choc » pour désigner cette méthode de hacking social a été<br />
popularisée par Naomi Klein. Dans La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du<br />
désastre, l’auteure met en évidence l’homologie des modes opératoires du capitalisme libéral<br />
et de la torture scientifique telle que théorisée dans les manuels de la CIA (à grands renforts<br />
de références psychiatriques sur les thérapies par le trauma), à savoir la production<br />
intentionnelle de chocs régressifs, sous la forme de crises économiques planifiées et-ou de<br />
traumatismes émotionnels méthodiques, afin d’anéantir les structures données jusqu’à une<br />
table rase permettant d’en implanter de nouvelles.<br />
5 Ministère de l’Éducation nationale, Délégation à la Communication, Cahier des clauses particulières, CCP n°<br />
2008/57 du 15 octobre 2008 : http://www.fabula.org/actualites/documents/26772.pdf<br />
6 Le Monde, 3 décembre 2008, « L’obsession de l’ultragauche », par Isabelle Mandraud :</p>
<p>http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/12/03/l-obsession-de-lultragauche_</p>
<p>1126282_3224.html#ens_id=1103607<br />
7<br />
La crise économique actuelle n’échappe évidemment pas à ces grandes manoeuvres de<br />
refondation par la destruction, qui visent le plus souvent à centraliser davantage un système<br />
pour en simplifier le pilotage. L’économiste F. William Engdahl décrit ainsi sur son blog les<br />
tenants et aboutissants d’un phénomène programmé : «Utiliser la panique pour centraliser le<br />
pouvoir. Comme je l’expose dans mon prochain livre, Power of Money: The Rise and Decline<br />
of the American Century, (Le pouvoir de l’argent : essor et déclin du siècle étasunien), dans<br />
toutes les grandes paniques financières aux États-Unis depuis au moins celle de 1835, les<br />
titans de Wall Street, surtout la Maison JP Morgan avant 1929, ont délibérément déclenché la<br />
panique bancaire en coulisses pour consolider leur emprise sur le système bancaire étasunien.<br />
Les banques privées ont utilisé cette panique pour contrôler la politique de Washington,<br />
notamment la définition exacte de la propriété privée de la nouvelle Réserve fédérale en 1913,<br />
et pour consolider leur contrôle sur les groupes industriels comme US Steel, Caterpillar,<br />
Westinghouse, etc. En bref, ce sont des habitués de ce genre de guerre financière, qui<br />
augmente leur pouvoir. Ils doivent maintenant faire quelque chose de semblable à l’échelle<br />
mondiale afin de pouvoir continuer à dominer la finance mondiale, le coeur de la puissance du<br />
siècle étasunien. »7<br />
On connaît l’histoire du développeur informatique qui diffusait lui-même des virus<br />
pour, ensuite, vendre les anti-virus aux propriétaires d’ordinateurs infectés. Dans le champ<br />
économique, on parlera aussi de dérégulation ou de libéralisation pour évoquer par<br />
euphémisme ces déstructurations intentionnelles. Naomi Klein en donne de multiples<br />
exemples, appuyés par des réflexions théoriques de Milton Friedman, qui toutes convergent<br />
dans le dessein de détruire les économies locales, nationales ou d’échelle encore inférieure, en<br />
les dérégulant et libéralisant, pour les re-réguler en les plaçant sous tutelle d’entreprises<br />
multinationales privées ou d’organisations transnationales telles que le Fonds Monétaire<br />
International (FMI). Il s’agit à chaque fois de faire perdre à une entité sa souveraineté, son<br />
self-control, pour la mettre sous un contrôle extérieur. L’obstacle majeur de ce processus est<br />
le niveau de santé de l’entité, synonyme en politique de son niveau d’autonomie et de<br />
souveraineté, qui résiste naturellement à cette tentative de reconfiguration par une prise de<br />
contrôle extérieur, cette « OPA hostile », ressentie comme une aliénation et une transgression<br />
de son intégrité. La violence des chocs infligés sera à la mesure du niveau de santé et de<br />
souveraineté de l’entité, son niveau de résistance.<br />
En outre, dans un cadre d’ingénierie sociale, il n’est pas nécessaire que les chocs<br />
infligés soient toujours réels ; ils peuvent se dramatiser uniquement dans le champ des<br />
perceptions. Les chocs méthodiques peuvent donc relever du canular et de l’illusion purs, ou<br />
encore entremêler réel et illusion, comme le note Alain Minc dans Dix jours qui ébranleront<br />
le monde : « Seul un événement traumatique nous réveillera, tant l’effet du 11 septembre 2001<br />
s’est évanoui. Ce peut être une fausse alerte à Londres, l’apparition d’un cybervirus<br />
susceptible de bloquer les réseaux informatiques mondiaux, ou pire le geste d’un psychopathe<br />
s’estimant lui-même à l’aune du nombre de ses victimes. Les démocraties n’anticipent jamais<br />
mais elles réagissent. L’opinion interdit en effet les mesures préventives qui bousculeraient la<br />
vie quotidienne mais elle accepte les décisions qui suivent un événement traumatique. Rien ne<br />
serait mieux, pour nous mettre en alerte, qu’un gigantesque canular, dès lors qu’il aura suscité<br />
une panique : un faux chantage nucléaire serait donc de bonne pédagogie. »8<br />
7 F. William Engdahl, « Behind the panic : financial warfare over future of global bank power », 10 octobre<br />
2008 :</p>
<p>http://www.engdahl.oilgeopolitics.net/Financial_Tsunami/Warfare_Behind_Panic/warfare_behind_panic.html</p>
<p>8 Alain Minc, Dix jours qui ébranleront le monde, Éditions Grasset, 2009, p. 122.<br />
8<br />
La conduite du changement<br />
La résistance au changement, tel est le problème principal à surmonter en ingénierie<br />
sociale. La question qui se pose toujours au praticien est « Comment provoquer le moins de<br />
résistance à mon travail de reconfiguration, comment faire en sorte que les chocs infligés ne<br />
provoquent pas une réaction de rejet ? ». Donc comment faire accepter le changement, et si<br />
possible comment le faire désirer, comment faire adhérer aux chocs et au reformatage qui s’en<br />
suit ? Comment faire aimer l’instabilité, le mouvement, la précarité, le « bougisme » ? Bref,<br />
comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? Un prélude consiste<br />
à préparer les esprits en faisant la promotion dans l’espace public de mots-clés tels que<br />
« nomadisme », « dématérialisation », « déterritorialisation », « mobilité », « flexibilité »,<br />
« rupture », « réformes », etc. Mais ce n’est nullement suffisant. Dans tous les cas, l’attaque<br />
directe, dont la visibilité provoque un cabrage réactif contre-productif, doit être abandonnée<br />
au profit d’une tactique indirecte, dite de contournement dans le vocabulaire militaire (Sun-<br />
Tzu, Clausewitz).<br />
En termes de management et de sociologie des organisations, cette stratégie du choc<br />
indirect est appelée « conduite du changement », ou changement dirigé. Le numéro 645 de<br />
l’hebdomadaire Charlie Hebdo nous rapporte ces propos de Renaud Dutreil, à l’époque<br />
ministre de la Fonction publique, tenus le 20 octobre 2004 dans le cadre d’un déjeuner-débat<br />
de la Fondation Concorde sur le thème « Comment insuffler le changement ? » : « Comme<br />
tous les hommes politiques de droite, j’étais impressionné par l’adversaire. Mais je pense que<br />
nous surestimions considérablement cette force de résistance. Ce qui compte en France, c’est<br />
la psychologie, débloquer tous ces verrous psychologiques… (…) Le problème que nous<br />
avons en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne<br />
bien, l’école fonctionne bien, la police fonctionne bien. Alors il faut tenir un discours,<br />
expliquer que nous sommes à deux doigts d’une crise majeure, c’est ce que fait très bien<br />
Michel Camdessus, mais sans paniquer les gens, car à ce moment-là, ils se recroquevillent<br />
comme des tortues… » 9. La méthode illustrée par ces propos résume à elle seule l’esprit de<br />
l’ingénierie sociale : faire changer un groupe alors qu’il n’en éprouve pas le besoin puisque,<br />
globalement, ça marche pour lui ; et la méthode proprement dite : la dysfonction<br />
intentionnelle de ce qui marche bien mais que l’on ne contrôle pas pour le remplacer par<br />
quelque chose que l’on contrôle ; en l’occurrence, la destruction de services publics qui<br />
marchent bien mais qui échappent à la spéculation et au marché pour les remplacer par des<br />
services privatisés et sur fonds spéculatifs.<br />
Pour ne parler que de la France, ce pays est, depuis la prise de pouvoir du<br />
gouvernement Sarkozy, l’objet d’une destruction totale, méthodique et méticuleuse, tant de<br />
ses structures sociales que politiques et culturelles, destruction accompagnée d’un gros travail<br />
de fabrique du consentement de sa population à une dégradation sans précédent de ses<br />
conditions de vie afin de les aligner sur celles de la mondialisation libérale. Par le passé, une<br />
destruction d’une telle ampleur, à l’échelle d’une nation, nécessitait un coup d’état ou une<br />
invasion militaire. Ses responsables étaient accusés des crimes de Haute trahison et<br />
d’Intelligence avec l’ennemi. (Ce que l’exécutif semble effectivement craindre, une révision<br />
de février 2007 du statut pénal du chef de l’État ayant abandonné l’expression de Haute<br />
trahison pour celle de « manquements à ses devoirs manifestement incompatibles avec<br />
l’exercice de son mandat ».) De nos jours, une conduite du changement bien menée réalise la<br />
même chose qu’un putsch ou qu’une guerre mais sans coup férir, par petites touches<br />
progressives et graduelles, en segmentant et individualisant la population impactée, de sorte<br />
que la perception d’ensemble du projet soit brouillée et que la réaction soit rendue plus<br />
9 Charlie Hebdo, 27 octobre 2004, « Réforme de l’État : Renaud Dutreil se lâche », par Emmanuelle Veil :</p>
<p>http://filinfo.joueb.com/news/reforme-de-l-etat-renaud-dutreil-se-lache</p>
<p>9<br />
difficile. Ainsi, Denis Kessler, ancien vice-président du Mouvement des Entreprises de France<br />
(MEDEF), écrivait dans le magazine Challenges en octobre 2007 : « Le modèle social<br />
français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes<br />
et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les<br />
annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une<br />
impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées<br />
diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité<br />
sociale, paritarisme&#8230; À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce<br />
programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en<br />
place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et<br />
de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »10<br />
D’autres appellations peuvent encore qualifier cette méthode : stratégie de tension,<br />
pompier pyromane, ordre à partir du chaos, destruction créatrice, ou encore la trilogie<br />
problème-réaction-solution. Kurt Lewin et Thomas Moriarty, deux fondateurs de la<br />
psychologie sociale, ont théorisé cette méthode en trois temps dans l’articulation entre ce<br />
qu’ils ont appelé « effet de gel » et « fluidification ». L’effet de gel qualifie la tendance<br />
spontanée de l’être humain à ne pas changer ses habitudes et ses structures internes de<br />
fonctionnement, à entretenir son « habitus » dirait Bourdieu, tendance qui se trouve au<br />
fondement de toute culture et de toute tradition comme ensemble d’habitudes ordonnées<br />
propres à un groupe et transmises à l’identique entre générations. La fluidification désigne<br />
l’action extérieure au groupe consistant à jeter le trouble dans sa culture et ses traditions, créer<br />
des tensions dans le but de déstructurer ses habitudes de fonctionnement et de disloquer ce<br />
groupe à plus ou moins brève échéance. Affaibli et vulnérable, ses défenses immunitaires<br />
entamées et son niveau de souveraineté abaissé, le groupe peut alors être reconstruit sur la<br />
base de nouvelles normes importées, qui implantent un type de régulation exogène permettant<br />
d’en prendre le contrôle de l’extérieur.<br />
La célèbre phrase de Jean Monnet, un des pères fondateurs de l’Union Européenne,<br />
« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité<br />
que dans la crise » pourrait servir de maxime à tous les ingénieurs sociaux. Une conduite du<br />
changement bien menée consiste ainsi en trois étapes : fluidifier les structures « gelées » du<br />
groupe par l’injection de facteurs de troubles et d’éléments perturbateurs aboutissant à une<br />
crise — c’est l’étape 1 de la création du problème, la destruction intentionnelle ou<br />
« démolition contrôlée » ; cette déstabilisation provoque inévitablement une réaction de<br />
désarroi dans le groupe — c’est l’étape 2, dont la difficulté consiste à doser avec précaution<br />
les troubles provoqués, une panique totale risquant de faire échapper le système au contrôle de<br />
l’expérimentateur ; enfin, l’étape 3, on apporte une solution de re-stabilisation au groupe,<br />
solution hétéronome que le groupe accueillera avec enthousiasme pour calmer son angoisse,<br />
sans se rendre compte que, ce faisant, il s’est livré à une ingérence extérieure.<br />
Le Social Learning<br />
La conduite du changement comme technique de prise de contrôle d’un groupe se<br />
marie tout naturellement avec le Social Learning (« Apprentissage social »). Afin d’expliquer<br />
en quoi consiste cette approche, nous commencerons par une citation longue mais<br />
parfaitement explicite d’Eric Denécé, le fondateur du Centre Français de Recherche sur le<br />
Renseignement (CF2R) : « Le Social Learning utilise les effets combinés de la culture, de la<br />
connaissance et de la psychologie pour amener une population ciblée à raisonner selon un<br />
10 Challenges, 4 octobre 2007, « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! », par Denis Kessler :</p>
<p>http://www.challenges.fr/opinions/1191448800.CHAP1020712/adieu_1945_raccrochons_notre_pays_au_monde</p>
<p>_.html<br />
10<br />
certain schéma de pensée initié par l’influenceur, dans des buts politiques, économiques ou<br />
socioculturels. Le Social Learning est donc un formatage social à des fins d’influence. Son<br />
objectif est la conquête des &#8220;territoires mentaux&#8221;. Par le biais du Social Learning, les acteurs<br />
économiques cherchent à prendre le contrôle d’un marché, en amont, en façonnant ses goûts<br />
et ses besoins — voire en les conditionnant — et enfin en lui imposant ses produits, qui<br />
paraissent alors répondre naturellement à ses attentes. Il s’agit d’adapter, parfois longtemps à<br />
l’avance, le client à son offre, de détruire celle de la concurrence, mais aussi de substituer<br />
l’influence politique et culturelle de son État à celle de nations rivales. À l’ère de<br />
l’information, la diplomatie de la canonnière se voit ainsi remplacée par l’influence<br />
intellectuelle. (…) Ce qu’il vise, ce sont les centres de décision ou de référence d’une nation<br />
— administratifs, politiques, économiques, culturels, sportifs, musicaux, etc. — ayant un<br />
pouvoir de décision, d’influence, d’entraînement sur le reste de la communauté. Cette<br />
manoeuvre oriente alors en toute légitimité les publics visés vers l’offre se dissimulant derrière<br />
ce processus de formation apparemment anodin. Il s’agit d’une conquête des coeurs et des<br />
esprits très en amont des débouchés commerciaux. (…) Les origines du Social Learning.<br />
Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que la victoire des alliés était<br />
acquise, les Anglais et les Américains s’interrogèrent sur la meilleure manière d’éviter qu’un<br />
nouveau conflit n’éclate avec l’Allemagne. La solution retenue fut de créer une connivence de<br />
valeurs entre les trois pays. Des liens furent alors tissés avec les futures élites allemandes, afin<br />
d’établir un échange d’idées. Ainsi, à Wilton Park, manoir des environs de Londres, les angloaméricains<br />
organisèrent dès 1944 des réunions qui eurent pour but d’éduquer les élites<br />
allemandes qui allaient succéder à Hitler à une vision du monde anglo-saxonne fondée sur la<br />
démocratie et le libéralisme économique. Cette démarche avait pour objectif de les extraire de<br />
leur &#8220;germanité&#8221; et d’en faire des êtres &#8220;civilisés&#8221;, selon les normes anglo-américaines. Une<br />
telle initiative fut renforcée par le plan Marshall (1947), puis par l’importante présence<br />
américaine dans le cadre de l’OTAN. Elle a abouti à l’arrimage durable de l’Allemagne<br />
fédérale à l’Europe de l’Ouest et à l’atlantisme. »11<br />
Le Social Learning se consacre ainsi à la modification intentionnelle du mode de vie,<br />
des moeurs, us et coutumes d’un groupe humain donné, à son insu et en laissant croire qu’il<br />
s’agit d’une évolution naturelle. Par exemple, l’exode rural et la concentration des populations<br />
dans les villes, phénomènes typiques de la mondialisation toujours présentés comme des<br />
fatalités historiques, répondent en réalité à deux objectifs : l’un économique, couper les<br />
groupes humains de leur autonomie alimentaire pour les rendre totalement dépendants des<br />
fournisseurs industriels et des semanciers d’Organismes Génétiquement Modifiés (Monsanto,<br />
Limagrain) ; l’autre, politique, faciliter la surveillance, plus aisée en milieu urbain qu’à la<br />
campagne. Cette convergence d’intérêts et de méthodes du marché et de la politique a<br />
commencé d’être élaborée et concertée à partir des années 1920, comme l’analyse Stuart<br />
Ewen, historien de la publicité. En s’appuyant sur d’abondantes citations de leurs écrits et<br />
déclarations dans la presse, Ewen montre comment des industriels et des chercheurs<br />
américains en Sciences sociales réfléchirent ensemble, au sortir de la Première Guerre<br />
mondiale, aux moyens de créer un nouveau type de société et un nouveau type d’individu<br />
exclusivement orientés sur la production et la consommation. Il résume ainsi leurs réflexions :<br />
« Créer une culture nationale et lui donner une cohérence grâce au lien social de la<br />
consommation, voilà un projet qui relève fondamentalement de la &#8220;planification sociale&#8221;. (…)<br />
Les structures familiales traditionnelles, les styles de vie ruraux, les codes éthiques des<br />
immigrés, avaient largement façonné les attitudes des classes laborieuses en Amérique ; (…)<br />
La subjectivité de la culture traditionnelle gênait la marche du machinisme vers la synthèse à<br />
11 Ludovic François, Eric Denécé, Christian Harbulot, Business sous influence, Éditions d’Organisation, 2004,<br />
pp. 64-65.<br />
11<br />
venir, promise par l’ordre nouveau de la culture industrielle. Il appartenait à l’industrie de<br />
donner forme à ce nouvel ordre en s’arrangeant pour liquider l’ancien. »12<br />
Le Social Learning désigne ainsi un changement dirigé s’appuyant sur la « fabrication<br />
du consentement » au changement. Il s’agit d’une stratégie indirecte de pression<br />
comportementale visant à désamorcer en amont toute résistance au changement et aux<br />
troubles qu’il provoque par le camouflage de toute intention stratégique contre laquelle<br />
résister, de sorte que le pilotage conscient du groupe reste inconscient à ce dernier,<br />
imperceptible et attribué à une évolution naturelle des sociétés dont personne n’est<br />
responsable. « There Is No Alternative ! », comme le martelait Margaret Thatcher. Dissimuler<br />
toute trace de volonté dans le processus de changement est primordial pour faire accepter les<br />
chocs en provoquant le moins de réaction possible, hormis peut-être de la nostalgie et des<br />
propos dépités sur la décadence et la nature humaine qui serait mauvaise. Fatalisme,<br />
résignation, soumission et passivité sont escomptés. Il est impératif que le sujet piloté soit le<br />
moins conscient de l’existence du pilotage et du pilote, de sorte qu’il ne puisse même pas lui<br />
venir l’idée de s’immiscer dans le mécanisme pour y jouer un rôle actif. À cette fin, il paraît<br />
nécessaire de rendre impossible au sujet piloté d’accéder à une vision d’ensemble du système<br />
dans lequel il se trouve, une vision globale de surplomb, générale et systémique, qui lui<br />
permettrait de remonter aux causes premières de la situation. Cette opération de brouillage,<br />
qui n’est rien d’autre qu’un piratage du système de perception et d’analyse du sujet, consistera<br />
à spécialiser ses capacités de raisonnement et à les fragmenter sur des tâches particulières, de<br />
sorte à orienter leur focalisation dans un sens qui reste inoffensif pour le pouvoir.<br />
La fabrication du consentement<br />
Le piratage d’un sujet aux fins d’obtenir son consentement peut aussi s’appuyer sur<br />
une régression mentale provoquée. Cette technique suppose, dans un premier temps, de ne<br />
s’adresser qu’aux émotions et à l’affectivité. Noam Chomsky et Edward Herman ont rendu<br />
célèbre l’expression de fabrication du consentement (ou encore fabrique de l’opinion), mais<br />
c’est Edward Bernays (1891-1995) qui l’a inventée. Neveu de Freud, grand lecteur de<br />
Gustave Le Bon et de sa Psychologie des foules, l’homme incarne à lui tout seul les transferts<br />
de compétence entre marketing et politique, et l’effacement de la limite entre les deux. C’est<br />
sous son impulsion que la politique a commencé de prendre comme modèle l’analyse des<br />
feed-backs des comportements de consommation, dans les grandes surfaces, les banques, les<br />
assurances, les services personnalisés, ainsi que la mise en oeuvre de solutions qui en<br />
optimisent la gestion : analyse de marché, segmentation du public, définition d’un coeur de<br />
cible, création artificielle de nouveaux besoins, etc. Fondateur de la propagande moderne,<br />
qu’il prit soin de rebaptiser « Conseil en relations publiques » pour en améliorer l’image,<br />
Bernays a non seulement inventé diverses techniques publicitaires, mais il a encore orchestré<br />
des campagnes de déstabilisation de gouvernements latino-américains pour la CIA. Ce qui<br />
distingue les régimes démocratiques des dictatures n’est alors plus qu’une simple question de<br />
méthode, plus subtile en démocratie car parvenant à façonner l’opinion du peuple sans même<br />
qu’il ne s’en rende compte. Comme Bernays le dit lui-même dans son ouvrage princeps de<br />
1928, intitulé Propaganda, « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des<br />
habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux<br />
qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui<br />
dirige véritablement le pays. (…) Les techniques servant à enrégimenter l’opinion ont été<br />
inventées puis développées au fur et à mesure que la civilisation gagnait en complexité et que<br />
la nécessité du gouvernement invisible devenait de plus en plus évidente. (…) Et si, selon la<br />
12 Stuart Ewen, Consciences sous influence, Éditions Aubier, 1983, pp. 66, 69.<br />
12<br />
formule consacrée, tel candidat à la présidentielle a été &#8220;désigné&#8221; pour répondre à &#8220;une<br />
immense attente populaire&#8221;, nul n’ignore qu’en réalité son nom a été choisi par une dizaine de<br />
messieurs réunis en petit comité. »13<br />
Comment faire accomplir quelque chose à quelqu’un en lui donnant le sentiment que<br />
c’est lui qui a choisi librement de le faire ? Comment réussir à ce que la transgression de<br />
l’intégrité mentale des masses populaires reste inaperçue ? Comment faire en sorte que le<br />
pilotage des masses présente toutes les apparences de la démocratie et du respect de la<br />
souveraineté populaire ? Bref, comment violer quelqu’un sans qu’il ne s’en aperçoive ? Telles<br />
sont les questions de hacking social que se posent les élites dirigeantes. La journaliste au<br />
Point Sylvie Pierre-Brossolette déclarait le 16 janvier 2008 sur France Info à propos de<br />
l’Union Européenne : « Est-ce qu’il ne faut pas violer dès fois les peuples un tout petit peu<br />
pour leur bien ? On le fait pour d’autres questions. La peine de mort, on l’a votée dans le dos<br />
des gens, ils n’en voulaient pas. L’Europe, c’est un peu pareil. » Quelques mois plus tard,<br />
dans l’émission « Bibliothèque Médicis » du 27 novembre 2008, Alain Minc tenait des propos<br />
semblables sur la chaîne de télévision Public Sénat. Ces appels répétés au « viol des<br />
peuples », Serge Tchakhotine en décrivait les formes dès 1939 dans son célèbre ouvrage, Le<br />
viol des foules par la propagande politique. Le viol est toujours celui de l’intelligence critique<br />
et rationnelle, au bénéfice des émotions et des affects primaires. Tchakhotine distinguait<br />
quatre impulsions primaires sur lesquelles surfe la manipulation : l’agressivité, l’intérêt<br />
matériel immédiat, l’attirance sexuelle au sens large, la recherche de la sécurité et de la<br />
norme. La manipulation la plus efficace sera celle qui instrumentalisera au mieux ces<br />
impulsions primaires en en promettant la satisfaction la plus pleine et rapide. Ces quatre<br />
impulsions peuvent se ramener en définitive à deux affects primordiaux : le sexe et la peur.<br />
L’utilisation adroite de ces deux affects, le jeu alternatif sur la carotte et le bâton, la séduction<br />
et l’angoisse, permet de mener un groupe par le bout du nez, de piloter son changement avec<br />
son consentement, donc de lui rendre imperceptible le viol de sa propre souveraineté mentale<br />
et politique.<br />
Le jeu sur ces deux affects peut, à son tour, se résumer à une seule motion psychique,<br />
de type fantasmatique et régressif. En effet, les techniques d’influence pour rendre désirable<br />
quelque chose, pour rendre « sexy et glamour » n’importe quoi, sont celles de la<br />
communication publicitaire ; or, toutes les mises en scènes de communication, de marketing<br />
et de séduction publicitaire ne sont que les déclinaisons à l’infini d’une seule et même motion<br />
mentale originelle, qu’en termes psychanalytiques on appellerait la structure élémentaire du<br />
fantasme, à savoir le désir de fusion de soi et d’autrui dans une unité indistincte abolissant la<br />
contradiction, ou en d’autres termes le fantasme de retour dans le ventre maternel. Egalement<br />
dénommé « sentiment océanique », il s’agit du fantasme primordial de régression pré-<br />
OEdipienne sur lequel s’étayent tous les autres fantasmes qu’une vie humaine peut connaître.<br />
Le champ fantasmatique étant un puissant moteur de l’action, qui parvient le mieux à flatter<br />
les tendances régressives de l’humain en lui promettant le retour dans l’utérus emporte<br />
généralement l’adhésion du groupe. La culture de l’involution vers des stades archaïques du<br />
psychisme, avec en perspective le retour à un stade foetal, se présente ainsi comme le fil<br />
conducteur de toute l’ingénierie psycho-politique mondialisée.<br />
Le tittytainement<br />
Les architectes de la mondialisation l’ont parfaitement compris : pour être vraiment<br />
efficace, la fabrique du consentement suppose l’abolition de toutes les frontières. En effet,<br />
c’est le maintien de frontières, à tous les niveaux de l’existence (en économie, le<br />
13 Edward Bernays, Propaganda — Comment manipuler l’opinion en démocratie, Éditions La Découverte, 2007,<br />
pp. 31, 33, 50.<br />
13<br />
protectionnisme), qui rend possible la comparaison, la contradiction, la possibilité de dire<br />
« Non » et tout le jeu de la dialectique politique qui s’en suit. En visée ultime, l’ingénierie<br />
mondialiste cherche à élaborer ce fameux « village global » sans frontières, qui permettrait<br />
d’obtenir le consentement définitif des populations sur tous les sujets, de sorte à ne pas être<br />
contraint d’y travailler constamment. Avec l’abolition des frontières, c’est-à-dire du principe<br />
même de toute extériorité, s’abolit également la possibilité de toute comparaison et<br />
contradiction fondamentale, donc de tout contre-pouvoir critique et de toute résistance. Un<br />
monde mondialisé, unipolaire, sans frontières et politiquement unifié sous un gouvernement<br />
centralisé et un système unique de valeurs et de normes, en finirait une bonne fois pour toutes<br />
avec la possibilité même de penser « autrement ». À monde unique, pensée unique. À ce titre,<br />
l’ingénierie du Nouvel Ordre Mondial, comme effacement des frontières sous une tutelle<br />
unique, s’identifie à un processus de régression pré-OEdipienne et d’infantilisation délibérée<br />
des populations. Du point de vue de la psychogenèse, le giron maternel est éprouvé par<br />
l’enfant comme une continuité de son vécu intra-utérin, c’est-à-dire comme ce monde unique<br />
et englobant, sans extériorité, sans limites, sans frontières, monde absolu, sans comparaison,<br />
ni relativisation, ni contradiction ; et l’enfance est cet âge de la vie sans politique, marqué par<br />
l’adhésion spontanée aux valeurs dominantes du corps social, l’immersion conformiste et<br />
grégaire dans les normes du monde environnant, et surtout l’impuissance à réagir contre une<br />
altération de ses conditions de vie. Construire la dépolitisation de l’humanité, construire le<br />
« Oui » à tout, le consentement global, passe donc par un abaissement provoqué de sa<br />
maturité psychique moyenne et son retour dans une espèce de giron maternel étendu au<br />
monde entier.<br />
Dans la perspective de bâtir cette docilité générale, Zbigniew Brzezinski, l’homme qui<br />
était derrière Oussama Ben Laden dans les années 198014, l’homme qui est aujourd’hui<br />
derrière Barack Obama, a proposé le concept de tittytainement. Deux journalistes allemands<br />
nous rapportent la naissance de cette notion à l’occasion d’une rencontre internationale d’une<br />
certaine élite intellectuelle et politique en septembre 1995 dans un grand hôtel californien :<br />
« L’hôtel Fairmont de San Francisco est un cadre idéal pour les rêves aux dimensions<br />
planétaires. (&#8230;) L’avenir, les pragmatiques du Fairmont le résument en une fraction et un<br />
concept : &#8220;deux dixièmes&#8221; et &#8220;tittytainement&#8221;. Dans le siècle à venir, deux dixièmes de la<br />
population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale. (&#8230;) Mais pour le<br />
reste ? Peut-on envisager que 80% des personnes souhaitant travailler se retrouvent sans<br />
emploi ? &#8220;Il est sûr, dit l’auteur américain Jeremy Rifkin, qui a écrit le livre La Fin du travail,<br />
que les 80% restants vont avoir des problèmes considérables.&#8221; (&#8230;) C’est un nouvel ordre<br />
social que l’on dessine au Fairmont, un univers de pays riches, sans classe moyenne digne de<br />
ce nom — et personne n’y apporte de démenti. L’expression &#8220;tittytainement&#8221;, proposée par ce<br />
vieux grognard de Zbigniew Brzezinski, fait en revanche carrière. Ce natif de Pologne a été<br />
quatre années durant conseiller pour la Sécurité nationale auprès du président américain<br />
Jimmy Carter. Depuis il se consacre aux questions géostratégiques. Tittytainment, selon<br />
Brzezinski est une combinaison des mots entertainment et tits, le terme d’argot américain<br />
pour désigner les seins. Brzezinski pense moins au sexe, en l’occurrence, qu’au lait qui coule<br />
de la poitrine d’une mère qui allaite. Un cocktail de divertissement abrutissant et<br />
d’alimentation suffisante permettrait selon lui de maintenir de bonne humeur la population<br />
frustrée de la planète. (&#8230;) On voit émerger la société des deux-dixièmes, celle où l’on devra<br />
avoir recours au tittytainement pour que les exclus restent tranquilles. »15<br />
Le songe creux et infantilisant dans lequel Brzezinski propose d’enfermer les<br />
populations pour mieux les contrôler présente les caractéristiques d’une sorte de réalité<br />
14 Le Nouvel Observateur, 15 janvier 1998, « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes… »,<br />
interview avec Vincent Jauvert : http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p19980115/articles/a19460-.html<br />
15 Hans-Peter Martin et Harald Schumann, Le piège de la mondialisation, Éditions Actes Sud, 1997, pp. 13-20.<br />
14<br />
virtuelle complètement dépolitisée, un Disneyland global fondé sur la consommation et le<br />
spectacle. La sécurisation totale du pouvoir des élites s’appuie nécessairement sur la<br />
déréalisation de l’existence de la plèbe, déréalisation qui consiste en un « réenchantement du<br />
monde » forcené (thème de l’Université d’été 2005 du MEDEF), dont le but est de parvenir à<br />
faire creuser gentiment sa propre tombe à quelqu’un, puis à l’y faire descendre avec le sourire<br />
et à se recouvrir de terre dans la joie et la bonne humeur. On reconnaîtra ici la tendance<br />
sociologique dite du cocooning, jouant le rôle d’un nouvel opium du peuple, bien plus<br />
efficace que la religion car totalement dénué d’effet de sublimation. L’ingénierie sociale se<br />
donne ainsi pour objectif de rendre tolérable, et même désirable, une involution<br />
civilisationnelle profondément morbide en la parant de tous les traits du rajeunissement<br />
perpétuel, donc apparemment de la vitalité et de l’avenir, avec, pour visée ultime, la<br />
« foetalisation » de l’humanité au moyen de son insertion dans un environnement social conçu<br />
à l’image d’un immense utérus artificiel, c’est-à-dire dénué de frontières et de contradictions.<br />
Le stade intra-utérin et, par extension, tous les stades immatures (nouveaux-nés, nourrissons,<br />
bébés et jeunes enfants) se caractérisent, certes par leur vitalité organique, mais surtout par<br />
leur plasticité mentale aisément manipulable ainsi que leur état d’aliénation totale,<br />
complètement à la merci d’autrui (la Hilflösigkeit freudienne).<br />
Il s’agit donc de reproduire dans l’extra-utérin les conditions d’une existence intrautérine<br />
: fusion avec autrui dans un grand tout homogène et enveloppant, obéissance au<br />
mouvement général, jouissance continue et immédiate, complétude, identité unifiée, absence<br />
de tensions, de contradictions, de contestations, pure positivité, donc fin de l’Histoire, fin de<br />
tout, en un mot, le paradis, le cocon définitif ! De nombreux auteurs ont étudié d’un point de<br />
vue critique les aspects de cette régression pré-OEdipienne globalisée, à commencer par Gilles<br />
Châtelet dans son Vivre et penser comme des porcs (De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans<br />
les démocraties-marchés). Les autres titres ne sont pas moins éloquents, de Jean-Claude<br />
Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, à Dany-Robert Dufour,<br />
L’art de réduire les têtes : sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme<br />
total, en passant par Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, L’homme sans gravité — Jouir à<br />
tout prix, Michel Schneider, Big mother — Psychopathologie de la vie politique, et Jean-<br />
Claude Liaudet, Le complexe d’Ubu, ou la névrose libérale. Tous ces textes se consacrent à<br />
l’analyse du contrôle social contemporain dans ses spécificités inédites, à savoir la<br />
dépolitisation des masses par la mise en place d’un type de société reposant sur les<br />
caractéristiques du giron maternel, induisant un abaissement de l’âge mental moyen ainsi<br />
qu’un certain nombre de nouvelles pathologies mentales tournant autour de la dépression et de<br />
la perversion. En cherchant à abolir toutes les frontières, donc toutes les limites, et dans le<br />
même geste la notion même d’extériorité, de monde extérieur, objectif, réel, l’ingénierie<br />
mondialiste cherche ainsi à construire une forme de société déréalisée s’appuyant sur une<br />
culture de l’intériorité, de la fusion charnelle dans un bloc identitaire homogène et du rejet<br />
corrélatif de tout ce qui est hétérogène, autre, bref de tout ce qui rappelle le Père, c’est-à-dire<br />
l’instance qui fissure l’emprise exclusive et englobante du monde maternel pour introduire au<br />
« monde extérieur » et au réel.<br />
Le pied-dans-la-porte<br />
Une autre manière de construire le consentement à la régression s’appuie sur ce que<br />
l’on pourrait appeler une « ingénierie de la mise en situation obligeante ». Dans leur classique<br />
de la psychologie sociale, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, les deux<br />
chercheurs Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois décrivent ainsi plusieurs stratégies<br />
d’induction comportementale, qui, à chaque fois, respectent le sentiment de liberté des sujets<br />
manipulés. Il s’agit dans tous les cas de construire la « servitude volontaire », c’est-à-dire<br />
15<br />
faire non seulement accepter, mais encore désirer au sujet manipulé ce que l’on a, en fait,<br />
décidé à sa place, en le mettant dans une situation d’engagement à poursuivre un<br />
comportement. La technique du pied-dans-la-porte, ou « technique du saucisson », qui<br />
consiste à faire avaler le tout par petites tranches, est une des plus connues. Joule et Beauvois<br />
la résument ainsi : « (…) on extorque au sujet un comportement préparatoire non<br />
problématique et peu coûteux, (…) Ce comportement préparatoire obtenu, une requête est<br />
explicitement adressée au sujet l’invitant à émettre une nouvelle conduite, cette fois plus<br />
coûteuse et qu’il n’avait que peu de chances d’émettre spontanément. »16 En procédant de<br />
manière graduée, il est ainsi possible d’orienter petit à petit la démarche d’un sujet (individu<br />
ou groupe) et même de lui faire entreprendre « librement » une dégradation de sa situation,<br />
tout en lui donnant l’impression qu’il améliore son sort et qu’il agit de son propre chef, alors<br />
qu’on lui a fait prendre une décision irrationnelle et allant contre son intérêt.<br />
L’étude psychologique de l’induction de prise de décision irrationnelle a été initiée par<br />
Lewin dans ses fameuses expériences de modification comportementale, que Joule et<br />
Beauvois rappellent brièvement : « Il faut savoir gré à Kurt Lewin (1947) d’avoir, le premier,<br />
insisté sur de telles conséquences de l’activité de décision. Inutile de rappeler dans le détail<br />
ces expériences maintenant célèbres dans lesquelles il compare l’efficacité de deux stratégies<br />
visant à modifier les habitudes de consommation de ménagères américaines (acheter des bas<br />
morceaux de boucherie plutôt que des pièces nobles, du lait en poudre plutôt que du lait frais,<br />
etc.). »17 Cette fabrique du consentement au changement dirigé « vers le bas » réclame<br />
toujours beaucoup de délicatesse dans la manière de procéder. Toute précipitation ou attaque<br />
massive sont proscrites. Ainsi, dès 1996, un rapport publié dans le Cahier de politique<br />
économique de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE)<br />
faisait les préconisations suivantes pour liquider les services publics d’État en provoquant le<br />
moins de réaction possible : « Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à<br />
ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par<br />
exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles et aux universités, mais il serait dangereux<br />
de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus<br />
d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement.<br />
Cela se fait au coup par coup, dans une école et non dans un établissement voisin, de telle<br />
sorte qu’on évite un mécontentement général de la population. »18<br />
Obtenir le consentement non problématique à la dégradation peut aussi être<br />
considérablement favorisé par une situation de départ qui, elle, est problématique, ou du<br />
moins perçue comme telle. Toute situation humaine étant sous un angle ou sous un autre<br />
problématique, il n’y a qu’à en accentuer certains aspects, noircir le tableau pour exiger des<br />
« réformes » salvatrices. S’il le faut, on crée le problème par un sabotage intérieur, sous la<br />
forme d’une diminution des budgets de fonctionnement, d’une dette publique savamment<br />
gonflée (par la prise en compte des intérêts dans le calcul global), ou de toute forme de crise<br />
planifiée, économique ou diplomatique, sociale, etc. Puis on propose une solution. Cette<br />
solution proposée ne fera qu’empirer les choses, mais comme c’est la seule voie de<br />
changement suggérée au groupe, il a l’impression d’une amélioration par simple changement<br />
de position. Le simple fait de changer quelque chose produit l’impression de changer en<br />
mieux, car le psychisme humain est ainsi fait qu’il envisage toujours positivement au début la<br />
sortie d’une situation difficile. Ce réflexe est la conséquence d’un optimisme instinctif,<br />
d’origine biologique, sans lequel l’être vivant ne saurait se maintenir en vie. Cet engouement<br />
16 Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Presses<br />
Universitaires de Grenoble, 2002, p. 103.<br />
17 Ibid., p. 30.<br />
18 Centre de développement de l’OCDE, Cahier de politique économique n°13, 1996, « La faisabilité de<br />
l’ajustement », par Christian Morrisson, p. 30 : http://www.cip-idf.org/IMG/pdf/ocde_n_13_.pdf<br />
16<br />
ne dure que jusqu’à ce que l’on se rende compte que c’était pour aller vers pire. Et alors une<br />
autre solution est aussitôt proposée, qui ne fera à son tour qu’empirer la situation, mais qui<br />
sera reçue provisoirement avec enthousiasme, et ainsi de suite à l’infini sans qu’il soit jamais<br />
possible de revenir à l’origine du problème pour le régler réellement car on se trouve<br />
continuellement déporté toujours plus loin de ses racines. La conduite du changement vise<br />
ainsi à implanter dans les esprits un « C’était pire avant » systématique, interdisant tout<br />
conservatisme ou retour en arrière, et ce, quelle que soit la situation, même la plus dégradée,<br />
que l’on puisse connaître. Il s’agit d’induire une marche en avant forcée d’un point A vers un<br />
point B, en programmant une sorte d’espoir aveugle et d’optimisme obtus pour le point B,<br />
présenté comme forcément meilleur que le point A, passéiste et réactionnaire, le tout reposant<br />
sur une bonne dose d’autosuggestion, de révisionnisme historique et de progressisme<br />
idéologique.<br />
Le Mind Control<br />
Faisons encore un pas dans la régression mentale provoquée et le hacking<br />
psychosocial. Chacun se souvient des propos de Patrick Le Lay, alors Président Directeur<br />
Général de TF1, sur « le temps de cerveau disponible » que sa chaîne de télévision vendait<br />
aux annonceurs publicitaires. Rien d’anecdotique dans cette formulation. Après le contrôle<br />
des émotions et des situations, l’ingénierie sociale s’est beaucoup intéressée au contrôle direct<br />
du cerveau, dans l’optique de court-circuiter le champ des représentations pour s’attaquer<br />
directement à la programmation du système nerveux dans sa matérialité la plus brute. Cette<br />
analogie entre cerveau et ordinateur, déjà perceptible dans la cybernétique, le cognitivisme et<br />
le Social Learning, s’appuie en fait sur le Learning tout court, c’est-à-dire les théories de<br />
l’apprentissage, au sens de « apprendre à un être vivant à se comporter de telle façon ». Pour<br />
le dire frontalement, le Learning est la science du dressage et du conditionnement<br />
comportemental. Elle fut originellement testée sur des animaux de laboratoire, mais<br />
rapidement appliquée à l’humain dès les années 1940 au travers des recherches en Mind<br />
Control (contrôle mental), ou MK (Mind Kontrolle), menées dans le but de créer des<br />
Candidats Mandchous et des soldats parfaits, ignorant la peur, insensibles à la douleur, etc.<br />
Divers protocoles furent mis au point, s’appuyant sur les principes behaviouristes de<br />
« conditionnement classique », issus des travaux de Pavlov sur les réflexes<br />
conditionnés (stratégie directe et déterministe) et de « conditionnement opérant », issus des<br />
travaux de Skinner sur l’induction de comportements à partir du façonnage de<br />
l’environnement (stratégie indirecte et tendancielle). Le jeu sur la récompense et la punition<br />
pouvant aller jusqu’à des actes de torture, on ne s’étonnera pas que le programme de<br />
recherche MK-Ultra, dont les dossiers ont été récemment déclassifiés par la CIA après avoir<br />
été top-secrets pendant une cinquantaine d’années, ait fortement inspiré non seulement<br />
l’ouvrage déjà mentionné de Naomi Klein mais encore l’enquête très approfondie de Gordon<br />
Thomas, intitulée Les armes secrètes de la CIA — Tortures, manipulations et armes<br />
chimiques. L’auteur y restitue l’historique complet du projet MK-Ultra, avec ses savants fous<br />
affairés autour de leurs cobayes humains, ou « sujets jetables », expliquant que la<br />
germanisation du terme control en Kontrolle était un clin d’oeil aux origines des scientifiques<br />
qui développèrent les premiers ces recherches, d’anciens nazis exfiltrés après la guerre aux<br />
États-Unis ou en Angleterre dans le cadre de l’opération Paperclip. Ainsi, depuis 1945 et dans<br />
la continuité de ce que les scientifiques du Troisième Reich avaient commencé de mettre au<br />
point, de nombreuses expériences sur l’hypnose, les hallucinogènes, l’influence subliminale,<br />
le lavage de cerveaux et la re-programmation mentale furent (et continuent d’être) élaborées<br />
sur les individus et sur les masses à l’Institut Tavistock, au Massachusetts Institute of<br />
Technology (MIT), ou sur d’autres campus universitaires tels que Harvard. Le malheureux<br />
17<br />
Ted Kaczynski, devenu célèbre sous le pseudonyme « Unabomber », en fut lui-même victime<br />
au début des années 60, alors qu’il était encore étudiant sous la direction de Henry A. Murray.<br />
Plus récemment, on a vu naître de ces recherches une nouvelle discipline, le neuromarketing,<br />
fondée sur l’imagerie médicale du cerveau et visant explicitement à déclencher des pulsions<br />
d’achat irrépressibles par l’activation ciblée de certaines zones du système nerveux.<br />
Le Mind Control est friand de métaphores informatiques et relatives à l’Intelligence<br />
Artificielle, son projet consistant à réécrire le programme comportemental d’une machine<br />
vivante mais sans que cette machine ne s’en rende compte. Piratage psycho-socio-biologique,<br />
où le code source du sujet cobaye a été craqué, puis effacé et reformaté par une entité<br />
extérieure au sujet, qui s’est ainsi rendue propriétaire de l’inconscient du sujet et qui peut<br />
donc orienter son devenir. Un hacker s’est infiltré dans la mémoire, en a pris le contrôle, l’a<br />
reconfigurée selon ses plans, a implémenté de nouveaux habitus, de nouveaux algorithmes<br />
comportementaux et pilote désormais la machine humaine à distance. Mais surtout, il a effacé<br />
toute trace de son effraction et de sa manipulation. La philosophie du Mind Control, l’emprise<br />
totale sur un être vivant, emprise autorisée par la réduction de cet être à une machine<br />
computationnelle simplement animée d’entrées et de sorties d’information (input et output), a<br />
ainsi infusé toute la politique moderne, progressivement réduite à la gestion de flux<br />
quantitatifs. La cybernétique, même quand elle se veut « humaniste » dans les conférences de<br />
la Fondation Macy (1946-1953) ou dans le rapport Meadows du Club de Rome (1972), ne<br />
peut s’empêcher de chercher à réduire l’incertitude à zéro et donc à produire un effet de<br />
« chosification » du vivant.<br />
Ces diverses approches de la gestion des groupes humains ont toutes en commun de<br />
produire des effets de nivellement par le bas. À chaque fois, il s’agit de contourner le lobe<br />
frontal du cerveau, le néocortex, siège du langage et des fonctions dialectiques, pour prendre<br />
directement le contrôle des fonctions pré-linguistiques : les réflexes primitifs du cerveau<br />
reptilien, et les émotions dans le système limbique. Il s’agit de rendre impossible la<br />
sublimation, c’est-à-dire de désirer des mots plutôt que des objets, et de maintenir toute la vie<br />
entre deux états mentaux simplifiés pré-langagiers, dérivés des deux émotions primitives que<br />
sont la peur et l’excitation érogène. Cette atrophie du champ psychique génère évidemment<br />
toute une gamme d’états dépressifs et de pathologies mentales diverses, que l’on peut<br />
rassembler sous les termes de désymbolisation, de perte de Sens et de structure mentale. Mais<br />
pour parvenir à ses fins, à savoir la construction d’un système social totalement sûr et<br />
prévisible, l’ingénierie politique des pays développés n’a pas eu d’autre choix que de<br />
considérer l’humain comme moins qu’un animal : comme un simple objet plastique et à<br />
disposition pour le recomposer à loisir.<br />
Le virtualisme<br />
Cette plasticité autorise toutes les transgressions et réécritures du réel. En ingénierie<br />
politique, quand le comportement réel d’une population, par exemple au moment d’un vote,<br />
ne correspond pas aux prévisions du pouvoir, un lissage virtuel vient réécrire et corriger ce<br />
réel pour l’ajuster à la prévision. Ce lissage peut prendre plusieurs aspects. Le plus brutal<br />
consiste à faire comme si on n’avait rien vu et à ne pas tenir compte des résultats du scrutin.<br />
Les peuples disent « Non » à un référendum, mais on fait comme s’ils avaient dit « Oui ».<br />
Malheureusement, une distorsion des faits aussi énorme révèle la vraie nature du pouvoir en<br />
place. Un bout de réel apparaît, la virtualisation n’est pas parfaite. Il est évidemment plus<br />
subtil de noyer le trucage des résultats dans des procédures juridiques, comme ce fut le cas<br />
pour les élections présidentielles de 2000 aux États-Unis. À l’avenir, la dématérialisation du<br />
vote et le remplacement des urnes et des bulletins par des bits numériques faciliteront<br />
considérablement le trucage systématique des scrutins et la réécriture décomplexée du réel. À<br />
18<br />
titre de mise en garde, les études menées par Chantal Enguehard, chercheuse en informatique<br />
au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), ont déjà mis en évidence des<br />
falsifications introduites par les machines à voter électroniques dans les scrutins présidentiels,<br />
législatifs et municipaux de 2007 et 2008 en France19.<br />
La réécriture d’un réel qui ne convient pas aux prévisions s’inscrit dans ce fantasme de<br />
prédictibilité et de réduction absolue de l’incertitude, fantasme de sécurisation maximum du<br />
système qui caractérise la politique quand elle est sous influence « scientifique ». Si ce<br />
fantasme sécuritaire semble légitime dans le champ scientifique, il induit dans le champ<br />
sociopolitique des effets collatéraux que l’on peut résumer ainsi : aspiration à un contrôle total<br />
du réel, donc réification générale, chosification, transformation des sujets en objets et du<br />
vivant en non-vivant. Le réel étant, selon la définition topologique et structurale de Lacan,<br />
« ce qui ne se contrôle pas », l’ingénierie sociale vise donc ni plus ni moins qu’à abolir le réel.<br />
Au profit de quoi ? Au profit d’une déréalisation parfaitement contrôlée, ce que Baudrillard<br />
appelait un simulacre (ou une simulation). En termes topologiques, le réel n’est donc pas une<br />
chose ou une substance (pas d’ontologie), mais une place, une position. N’importe quoi peut<br />
être en position de réel, dès lors que l’on bute dessus et qu’on ne le contrôle pas. À ce titre,<br />
même du virtuel peut être en position de réel, le « vrai » virtuel n’étant pas le contraire du<br />
réel, mais l’abolition de la distinction entre les deux. Le réel est ainsi l’autre nom de<br />
l’antagonisme originel qui fonde nos vies psychiques, la contradiction fondamentale des<br />
choses qui pose une limite à notre volonté de puissance. Dans le champ politique, le réel c’est<br />
donc tout ce qui est en position de contre-pouvoir. C’est donc aussi tout ce qui fait peser une<br />
menace sur la sûreté et la sécurisation de mon pouvoir, en tant que je le voudrais central et<br />
exclusif.<br />
Le corpus de recherches initié par Michel Foucault et Giorgio Agamben montre en<br />
détail comment cette mutation sécuritaire de la politique suit une logique carcérale. La<br />
réflexion du pouvoir politique se limitant aujourd’hui aux moyens de sécuriser totalement la<br />
gestion des populations, ce sont désormais des experts en criminologie (parfois membres de<br />
sociétés discrètes) qui prennent place auprès des conseillers les plus proches du pouvoir<br />
exécutif du pays. Les élites dirigeantes cherchant à abolir tout contre-pouvoir et toute<br />
contradiction, il va de soi que la surveillance permanente et l’ingénierie normative des<br />
groupes priment sur le débat d’idées contradictoires. Aux États-Unis, la loi HR.1955 qui<br />
criminalise les partisans d’idées non conformes sans qu’il y ait eu délit en acte, ou en France<br />
les lois Perben, illustrent cette dérive concentrationnaire de la société et du champ politique.<br />
L’annihilation de toute contradiction, ou mieux, la mise en scène de pseudos<br />
contradictions, de pseudos luttes de pouvoir et de pseudos alternances qui donnent<br />
l’impression de sauver le réel politique mais en le vidant de toute sa substance, cette<br />
sécurisation du champ politique par la fiction est le but exclusif poursuivi en 2009 par nos<br />
modernes conseillers du Prince, consultants politiques, spin-doctors et grands architectes du<br />
corps social qui passent leur temps à orienter la perception du réel et à bâtir des structures<br />
groupales en formes de pyramides, dont ils seront « l’oeil qui voit tout » au sommet. La revue<br />
d’analyses stratégiques De Defensa a qualifié de « virtualisme » cet état où la perception du<br />
champ politique est volontairement déconnectée du réel20. Le règne contemporain des<br />
pseudos antagonismes, présentant les signes extérieurs de la contradiction mais dont les<br />
polarités apparemment engagées dans un rapport de force sont en réalité de connivence ou<br />
19 Le Nouvel Observateur, 8 juillet 2008, « Une étude pointe les failles du vote électronique » :</p>
<p>http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/politique/20080708.OBS2090/une_etude_pointe_les_failles_du_vote_</p>
<p>electronique.html<br />
20Dedefensa.org, 23 octobre 2004, « Le virtualisme est désormais identifié à Washington : faith-based<br />
community contre reality-based community », par Philippe Grasset :</p>
<p>http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=1250</p>
<p>19<br />
sous contrôle de l’étage au-dessus, nous fait ainsi entrer dans l’ère de la virtualisation<br />
sécuritaire et de l’abolition du réel en politique.<br />
La guerre contre-insurrectionnelle<br />
Dans leur travail de virtualisation du champ politique, les ingénieurs sociaux se sont<br />
beaucoup inspirés des méthodes de la guerre contre-insurrectionnelle. Fabriquer le<br />
consentement du peuple exige de savoir contourner, neutraliser, annihiler les risques de<br />
révoltes de sa part. Face aux diverses insurrections qui ont émaillé le 20ème siècle, guerres de<br />
décolonisation, révolutions, guérillas, soulèvements et conflits sociaux déstabilisant le<br />
pouvoir, des officiers militaires de divers pays ont cherché à formaliser des tactiques de<br />
contre-insurrection, autrement dit les techniques de la répression réussie de toute forme de<br />
résistance populaire au pouvoir, si possible permettant de tuer la contestation dans l’oeuf avant<br />
même qu’elle n’apparaisse. Les manuels les plus connus sont ceux de Roger Trinquier, La<br />
guerre moderne, David Galula, Contre-insurrection : théorie et pratique, et Frank Kitson,<br />
Low-intensity operations : subversion, insurgency, peace-keeping21.<br />
Le général britannique Frank Kitson (né en 1926, aujourd’hui à la retraite) a occupé<br />
les fonctions et obtenu les décorations les plus hautes, dont « Commander-in-chief, Land<br />
Command » (CINCLAND) de l’armée royale de 1982 à 1985, général aide-de-camp de la<br />
reine Elizabeth II de 1983 à 1985, et Grande Croix de Chevalier de l’Ordre de l’Empire<br />
britannique. Comptant des années d’expérience sur le terrain et de nombreux faits d’armes<br />
(Kenya, Malaisie, Irlande du nord, Malouines), il a rédigé un manuel dans lequel il consigne<br />
une synthèse des méthodes à employer par un corps d’armée qui cherche à s’imposer à une<br />
population locale qui lui résiste. Ce livre aux tirages confidentiels n’a jamais été traduit dans<br />
notre langue et nous n’en connaissons que cinq exemplaires dans les bibliothèques<br />
universitaires françaises (voir le catalogue SUDOC). De fait, la diffusion à un large public de<br />
ce texte pourrait à elle seule faire basculer des équilibres géopolitiques entiers. Le journaliste<br />
d’investigation Michel Collon nous résume ainsi le contenu de ce Graal de la pensée<br />
politique : « Tout général qu’il soit, Kitson considère que la répression militaire et policière<br />
classique n’a aucune chance de réussir sans une &#8220;campagne pour gagner les coeurs et les<br />
esprits&#8221;, qu’il appelle &#8220;guerre psychologique stratégique&#8221;. Que recouvre ce terme<br />
mystérieux ? Cela se clarifie quand on examine l’ensemble des méthodes prônées, et utilisées,<br />
par Kitson : — Former tous les cadres importants des ministères (Armée, Affaires<br />
étrangères…) aux techniques de &#8220;psy ops&#8221; (manipulations psychologiques de l’opinion). —<br />
Monter des &#8220;pseudo-gangs&#8221; qui recueilleront un maximum d’informations. Mais qui, surtout,<br />
en menant des &#8220;coups&#8221; attribués à l’ennemi, permettront de le discréditer. — Employer les<br />
&#8220;forces spéciales&#8221; (SAS) pour réaliser des attentats qui seront attribués à l’ennemi afin<br />
d’augmenter la tension et justifier la répression. — Créer des diversions, par exemple en<br />
provoquant une &#8220;guerre de religions&#8221;. — Fabriquer de faux documents (&#8220;black propaganda&#8221;)<br />
qui seront attribués à l’ennemi afin de le discréditer. — Infiltrer des agents, ou recruter des<br />
traîtres (par chantage ou corruption), au sein des organisations de l’adversaire toujours afin de<br />
le discréditer, voire de provoquer des scissions. — Militariser l’info de la BBC et y censurer<br />
totalement le point de vue adverse. Filtrer l’information à destination de la presse<br />
internationale, et s’y assurer des complicités. Fournir des documents photographiques pour<br />
influencer l’opinion. Utiliser des journalistes comme espions sur le terrain. — Utiliser la<br />
musique pour attirer des jeunes avec un message apparemment &#8220;dépolitisé&#8221;. — Mettre en<br />
place et populariser de faux mouvements &#8220;spontanés&#8221;, présentés comme neutres et<br />
21 Frank Kitson, Low-intensity operations : subversion, insurgency, peace-keeping, Faber and Faber, 1971.<br />
20<br />
indépendants, en réalité financés et téléguidés afin de diviser et affaiblir le soutien au camp<br />
adverse. »22<br />
Kitson passe ainsi en revue tout l’arsenal de la politique actuelle : la création de faux<br />
ennemis, de faux amis, de faux problèmes et de fausses solutions au moyen de fausses<br />
perceptions induites par de faux attentats terroristes (dits false-flags ou « sous fausse<br />
bannière » dans le jargon militaire) et de fausses informations (propagande noire, entièrement<br />
fausse, ou grise, mélange de vrai et de faux pour mieux faire passer le faux), toutes ces mises<br />
en scène pouvant être résumées sous l’abréviation de « psyops », pour « opérations<br />
psychologiques ». Comme le soulignent Christian Harbulot et ses co-rédacteurs dans La<br />
guerre cognitive, le mensonge, le faux, la manipulation, le simulacre, le leurre et la ruse sont<br />
les outils immémoriaux de la politique, en tant que guerre mentale des images, des mots et des<br />
représentations pour le contrôle des esprits. Sun-Tzu écrivait déjà : « Tout l’art de la guerre<br />
est basé sur la duperie »23, et Machiavel évoquait les « moyens extraordinaires » dont le<br />
Prince peut faire usage. Plus récemment, le général Francart nous expose de manière très<br />
détaillée dans La guerre du sens, sous-titré Pourquoi et comment agir dans les champs<br />
psychologiques, comment la propagande doit s’inspirer des méthodes de communication<br />
publicitaire pour obtenir le consentement, voire les faveurs, des populations visées. Et en<br />
effet, c’est au 20ème siècle que la déréalisation du champ politique a atteint son apogée grâce<br />
aux médias de masse, en particulier la télévision, outil merveilleux de contrôle social, espion<br />
infiltré jusque dans les chambres des adolescents, qui est venu façonner les perceptions et<br />
mettre en forme la vision du monde de millions de citoyens. La télévision, principal vecteur<br />
des psyops, a permis et permet encore de faire entrer des populations entières dans une réalité<br />
virtuelle entièrement construite par le pouvoir.<br />
Le reality-building<br />
Le reality-building, la science de la construction de la réalité, n’a aucune existence<br />
officielle comme théorie ou pratique constituée. Mais, un peu à l’image de ces singularités<br />
cosmiques que sont les trous noirs, il est possible d’en inférer l’existence à partir des effets<br />
qu’il produit. Les analyses que Christian Salmon rassemble dans Storytelling nous mettent sur<br />
la piste. En effet, le storytelling, théorie en vogue chez les consultants en politique, en<br />
management et en marketing, assume déjà pleinement que le leadership et la direction de<br />
groupe soient fondés sur le fait de « raconter des histoires ». Ces histoires que l’on raconte<br />
peuvent être indexées sur le réel, s’appuyer sur des faits objectifs, mais pas forcément. Ici, la<br />
vérité et les faits réels sont secondaires. Le storytelling repose essentiellement sur<br />
l’élaboration d’une bonne fiction, une fiction enthousiasmante, qui parle au coeur et à<br />
l’émotion et qui applique des schémas narratifs et des structures scénaristiques ayant déjà fait<br />
leurs preuves dans la littérature ou le cinéma. L’imagerie et les mises en scènes spectaculaires<br />
visent à faire rêver et à produire à la demande tel ou tel type d’émotion dans le public, de<br />
manière à s’assurer la prévisibilité de son comportement et à garder le contrôle du système.<br />
Non pas répondre aux réactions du peuple, mais les créer carrément, afin d’avoir toujours un<br />
coup d’avance sur lui. Un article du Monde notait ainsi que la campagne de Barack Obama<br />
pour les présidentielles états-uniennes inspirait considérablement les conseillers de Nicolas<br />
Sarkozy : « Obama, c’est l’ &#8220;entertainment&#8221; en politique, analyse Christophe Lambert,<br />
communicant, membre de la cellule stratégique de l’UMP. Il applique les lois du cinéma à la<br />
politique. Un bon acteur, une bonne histoire, un bon récit. Obama, c’est la cohérence entre le<br />
héros et un scénario. C’est une superproduction politique, l’histoire d’un héros qui incarne la<br />
22 Eva Gollinger, Code Chavez — CIA contre Venezuela, préface de Michel Collon, Éditions Oser Dire, 2006, p.<br />
24.<br />
23 Sun-Tzu, L’art de la guerre (Chapitre 1 ; verset 17), Éditions Flammarion, 1972, p. 95.<br />
21<br />
promesse d’une Amérique nouvelle. Il a compris, comme Nicolas Sarkozy, qu’il fallait faire<br />
de la politique un spectacle. (…) L’équipe d’Obama ne laisse rien au hasard. Même lorsque le<br />
spectateur croit à la spontanéité, même lorsque ce sont de simples citoyens qui interviennent,<br />
tout a été préparé en amont par les équipes d’Obama. (…) &#8220;Les Américains n’ont pas peur de<br />
l’émotionnel. En France, sur cette question, on est encore mal à l’aise, note M. Lambert. Et<br />
c’est pourtant le registre le plus fort. L’émotion, la famille, éventuellement les drames : les<br />
Américains utilisent tout ce qui donne de l’épaisseur à une marque.&#8221; Car les communicants<br />
parlent désormais de la &#8220;marque&#8221; d’un candidat, la &#8220;marque Obama&#8221;, la &#8220;marque<br />
Sarkozy&#8221;. »24<br />
Sans doute conforté par les progrès des technologies audio-visuelles et informatiques,<br />
il semble que le marketing politique fasse un usage toujours croissant de la fiction. En ce sens,<br />
le reality-building, qui vise à prendre la plus grande liberté possible à l’égard du réel, n’est<br />
que le concept radicalisé, désinhibé, poussé à son terme de la propagande et du storytelling :<br />
on ne se contente plus de raconter une histoire, on projette de faire rentrer complètement<br />
autrui dans une réalité virtuelle que l’on a construite de A à Z. Le journaliste politique Ron<br />
Suskind rapportait en 2004 la conversation qu’il avait eue un jour avec un conseiller de<br />
Georges W. Bush : « Pendant l’été 2002, après que j’eus écrit un article dans Esquire que la<br />
Maison Blanche n’aima pas au sujet de l’ancienne directrice de la Communication de Bush,<br />
Karen Hughes, j’ai eu une discussion avec un conseiller senior de Bush. Il m’exprima le<br />
déplaisir de la Maison Blanche, puis il me dit quelque chose que je n’ai pas entièrement<br />
compris à ce moment-là — mais qui, je le crois maintenant, concerne le coeur même de la<br />
présidence de Bush. Le conseiller me déclara que les types comme moi étaient &#8220;dans ce que<br />
nous appelons la communauté fondée sur le réel&#8221;, qu’il définissait comme les personnes qui<br />
&#8220;croient que les solutions émergent de l’étude judicieuse de la réalité discernable.&#8221;<br />
J’acquiesçai, et murmurai quelque chose sur les principes de la raison et de l’empirisme. Il me<br />
coupa net. &#8220;Ce n’est plus la façon dont fonctionne le monde désormais&#8221;, continua-t-il. &#8220;Nous<br />
sommes désormais un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et<br />
pendant que vous étudierez cette réalité — de manière judicieuse, sans aucun doute — nous<br />
agirons à nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pouvez étudier également, et<br />
c’est comme ça que les choses se règleront. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… et vous,<br />
vous tous, il ne vous restera qu’à tout simplement étudier ce que nous faisons.&#8221;»25<br />
Le malaise provoqué par ces propos vient de ce que l’on assiste à la transgression<br />
décomplexée d’un tabou. Quelque chose de sacré se trouve piétiné sous nos yeux. Et en effet,<br />
le reality-building n’hésite pas à transgresser la Loi fondamentale de la condition humaine, la<br />
Loi ultime de nos vies, c’est-à-dire l’affrontement au réel, le fait qu’il subsiste toujours<br />
quelque chose « qui ne se contrôle pas ». Chacun, quelle que soit sa position dans la<br />
hiérarchie sociale, doit se soumettre à cet arbitre, à cette autorité fondamentale et fondatrice<br />
que, par définition, personne ne contrôle et qui reste donc totalement impartiale et<br />
incorruptible. Nous sommes tous égaux face au réel. Or, l’ingénierie sociale vise justement à<br />
échapper à cette commune condition humaine pour élaborer une forme de vie et de politique<br />
inégalitaire, où le sommet de la pyramide se détacherait complètement de la base, où le<br />
fantasme du dominant prendrait la place du réel pour devenir la Loi exclusive du dominé. Ce<br />
vieux rêve de mettre son propre désir à la place du réel, rêve de pouvoir réaliser tous nos<br />
fantasmes, d’abolir toutes les limites et tout ce qui résiste à notre désir, est lui-même un effet<br />
24 Le Monde, 4 novembre 2008, « La campagne de M. Obama inspire les conseillers de M. Sarkozy », par Sophie<br />
Landrin : http://forum-anticapitaliste.org/comments.php?DiscussionID=855<br />
25 New York Times, 17 octobre 2004, « Without a doubt — Faith, Certainty, and the Presidency of George W.<br />
Bush », par Ron Suskind :</p>
<p>http://www.nytimes.com/2004/10/17/magazine/17BUSH.html?ex=1255665600&#038;en=890a96189e162076&#038;ei=50</p>
<p>90&amp;partner=rssuserland<br />
22<br />
de notre condition d’humains, trop humains, pour qui la perception du réel est toujours<br />
découplée du réel lui-même. L’Homo Sapiens n’est effectivement pas en contact direct avec<br />
le réel. Son rapport au réel est toujours médiatisé par une construction perceptive, une<br />
représentation, que l’on appelle la réalité. Comme l’a thématisé Alfred Korzybski dans sa<br />
Sémantique générale, le rapport entre le réel et sa représentation est exactement sur le modèle<br />
du territoire et de sa carte. Certes, nous vivons dans un territoire réel, mais il faut intérioriser<br />
une carte de ce territoire, donc une représentation de ce réel, pour y survivre. La construction<br />
de la carte se fait au moyen de signes. Or, l’arbitraire du signe mis en évidence par Ferdinand<br />
de Saussure, le fait que les signes n’aient aucun rapport naturel avec ce qu’ils désignent,<br />
oblige à ce que toute construction de sens soit conventionnelle, donc culturelle, historique,<br />
relative et négociable. L’humain vit donc dans un paradoxe, avec un pied dans une réalité<br />
plastique et constructible, représentation sémantique d’un réel, lui, incontrôlable,<br />
immaîtrisable et asémantique où il pose l’autre pied.<br />
À défaut de construire directement le réel, on peut donc chercher à s’en approcher de<br />
manière asymptotique en construisant une réalité. Ce sont les divers moyens d’y parvenir que<br />
la théorie constructiviste a analysés, notamment dans l’ouvrage collectif L’invention de la<br />
réalité, de l’école dite de Palo Alto et dont Paul Watzlawick est le membre le plus connu. Du<br />
constructivisme ont été tirées de nombreuses applications stratégiques visant à éliminer toute<br />
forme de contestation. Ainsi, une technique courante dans le milieu de l’entreprise, le<br />
« message multiplié », consiste à orchestrer par des mémos internes la circulation d’une même<br />
information avec des petites variantes et par des canaux différents pour élaborer un paysage<br />
informationnel apparemment décentralisé et non concerté, une réalité ressemblant au réel,<br />
mais fondamentalement univoque et consensuelle, d’où le réel a été en fait évacué. À la<br />
limite, qu’il y ait dissension effective dans le groupe, voire conflit déclaré, passe encore, mais<br />
il ne doit en aucun cas être perçu. D’autres techniques de hacking social reposent sur<br />
l’inversion systématique du sens des mots et l’élaboration de syntagmes contradictoires dans<br />
les termes, paralysant la réflexion critique. Cette activité de construction linguistique d’une<br />
réalité non polémique, réalité purement positive, dont toute négativité a été évacuée, Georges<br />
Orwell l’avait, en son temps, baptisée la Novlangue. Reprenant le témoin, Eric Hazan, dans<br />
LQR : la propagande du quotidien, met en évidence les altérations intentionnellement<br />
déréalisantes que le pouvoir gestionnaire contemporain fait subir au langage, qui n’ont d’égal<br />
que celles analysées par Victor Klemperer dans LTI : la langue du IIIème Reich. Dans le<br />
même esprit, Stuart Ewen rapporte ces conseils de marketing publicitaire : « Pour vendre la<br />
culture marchande, il fallait en proposer une vision épurée de toute cause de mécontentement<br />
social. (…) Helen Woodward, qui faisait autorité en matière de rédaction publicitaire dans les<br />
années vingt, disait que pour écrire une annonce efficace le concepteur devait éviter<br />
religieusement l’univers de la production. &#8220;Quel que soit le produit que vous devez faire<br />
valoir&#8221;, recommandait-elle &#8220;n’allez jamais voir l’endroit où il est fabriqué&#8230; Ne regardez<br />
jamais travailler les gens&#8230; Parce que, voyez-vous, quand vous connaissez la vérité de<br />
n’importe quoi, la vérité réelle et profonde, il devient très difficile de composer la prose légère<br />
et superficielle qui va faire vendre cette chose-là. (L H J, 1922)&#8221;. »26<br />
On le voit, le marketing repose souvent sur une bonne dose de double-pensée, au sens<br />
de Orwell, c’est-à-dire d’autosuggestion. La suggestion, et surtout l’autosuggestion, d’une<br />
réalité fictive qui enchante ce dont on fait la promotion ou qui dénigre exagérément un<br />
adversaire, fait partie des techniques de propagande de base communes aux régimes<br />
totalitaires et aux écoles de « force de vente ». Dans Les Falsificateurs, l’écrivain et directeur<br />
d’entreprise Antoine Bello, fondateur de la multinationale Ubiqus et soutien revendiqué de<br />
Nicolas Sarkozy, imagine une organisation secrète internationale, le Consortium de<br />
26 Stuart Ewen, op. cit., pp. 87-88.<br />
23<br />
Falsification du Réel (CFR), dont le travail consiste, sous le couvert de cabinets de<br />
consultants, à réécrire l’histoire mondiale à des fins manipulatoires. OEuvre aux confins de la<br />
fiction et de l’autobiographie, illustrant une fois de plus les liens qui unissent politique et<br />
gestion managériale dans la guerre contemporaine au réel. Dans tous les cas, il s’agit<br />
d’enfermer la subjectivité, soi-même ou autrui, dans une construction mentale aux dimensions<br />
d’une réalité virtuelle complète ; mais pour que l’illusion tienne, le geste de la construction<br />
intentionnelle doit être soigneusement dissimulé. Il faut parvenir à essentialiser et naturaliser<br />
la construction sociale et linguistique, aussi délirante soit-elle, faire en sorte qu’elle soit LA<br />
réalité, unique et incontestable. Ce qui est fantasme pour les uns devient alors loi pour les<br />
autres. En bref, « Circulez, y’a rien à voir ».<br />
L’affaire de Tarnac et des sabotages de lignes SNCF, décidément un cas d’école pour<br />
évaluer le niveau de virtualisme, de suggestion et d’autosuggestion, atteint par le pouvoir, est<br />
ainsi analysée par le sociologue Jean-Claude Paye : « La position de la ministre de l’Intérieur,<br />
Mme Alliot-Marie, est particulièrement intéressante : &#8220;Ils ont adopté la méthode de la<br />
clandestinité. Ils n’utilisent jamais de téléphones portables et résident dans des endroits où il<br />
est très difficile à la police de mener des inquisitions sans se faire repérer. Ils se sont arrangés<br />
pour avoir, dans le village de Tarnac, des relations amicales avec les gens, qui pouvaient les<br />
prévenir de la présence d’étrangers.&#8221; Mais la ministre en convient : &#8220;Il n’y a pas de traces<br />
d’attentat contre des personnes.&#8221; (…) Ne pas avoir de téléphone portable devient un indice<br />
établissant des intentions terroristes. Rétablir le lien social est également un comportement<br />
incriminé, puisque cette pratique permet de poser un cran d’arrêt au déploiement de la toutepuissance<br />
de l’État. Dans ces déclarations, la référence aux faits, en l’absence de tout indice<br />
matériel probant, ne peut être intégrée rationnellement et engendre une phase de délire, une<br />
reconstruction du réel avec l’image du terrorisme comme support. Ce processus est également<br />
visible dans les rapports de police, dans lesquels s’opère, au niveau du langage, toute une<br />
reconstruction fantasmatique de la réalité. Ainsi, comme indice matériel prouvant la<br />
culpabilité des inculpés, la police parle de &#8220;documents précisant les heures de passage des<br />
trains, commune par commune, avec horaire de départ et d’arrivée dans les gares&#8221;. Un horaire<br />
de la SNCF devient ainsi un document particulièrement inquiétant, dont la possession<br />
implique nécessairement la participation à des dégradations contre la compagnie de chemins<br />
de fer. (…) Le pouvoir a la possibilité de créer un nouveau réel, une virtualité qui ne supprime<br />
pas mais qui supplante les faits. La faiblesse du mouvement social, la faillite de la fonction<br />
symbolique expliquent l’absence de frein opposé à la toute-puissance de l’État qui se montre<br />
en tant qu’image englobante, en tant que figure maternelle. À un ordre social qui se révèle<br />
contradictoire se substitue une structure psychotique, un ordre qui supprime tout conflit, toute<br />
possibilité de confrontation avec le réel. »27<br />
Dans cette réalité construite de toutes pièces, il importe peu que le sabotage des<br />
caténaires ait déjà été revendiqué par un groupe écologiste allemand…28 Toute opération de<br />
marketing politique, de façonnage des perceptions et de construction de la réalité, a pour<br />
finalité d’abolir le réel, donc ultimement de dépolitiser le débat, au moyen de la mise sur<br />
pieds d’un système de leurres et de feintes. Le rôle de la désinformation (intox et deception),<br />
également crucial dans le domaine militaire et dans celui des renseignements, consiste à<br />
capter et distraire l’attention, faire diversion en orientant les perceptions sur de faux dangers<br />
pour occuper le temps de cerveau disponible à de fausses alertes et envoyer l’ennemi sur de<br />
fausses pistes, par exemple en inventant des terroristes et en fabriquant des preuves, si besoin<br />
27 L’Humanité, 29 décembre 2008, « L’affaire de Tarnac : un ordre psychotique », par Jean-Claude Paye :</p>
<p>http://www.humanite.fr/2008-12-29_Tribune-libre_L-affaire-de-Tarnac-un-ordre-psychotique</p>
<p>28 Le Point, 15 décembre 2008, « Des Allemands revendiquent les sabotages contre les lignes SNCF » :</p>
<p>http://www.lepoint.fr/actualites-societe/des-allemands-revendiquent-les-sabotages-contre-les-lignessncf/</p>
<p>920/0/300069<br />
24<br />
est. Au niveau politique, ce dispositif n’a qu’un but, ne jamais aborder la seule question<br />
sérieuse, la question qui fâche, c’est-à-dire la lutte des classes, les écarts de richesse entre<br />
classes sociales et les efforts pour résorber ces écarts.<br />
Un autre exemple de façonnage dépolitisant des perceptions fut l’introduction du<br />
communautarisme ethnique en France par le Front National au début des années 1980.<br />
Probablement inconscient du rôle d’idiot utile qu’on allait lui faire jouer dans ce vaste plan<br />
d’ingénierie des perceptions, le FN a eu comme impact sociétal d’implanter durablement la<br />
perception de l’apparence physique dans le logiciel de la culture politique française. Avant le<br />
Front National, la couleur de la peau ou le type ethnique étaient certes perçus, mais<br />
n’entraient pas dans la composition du discours politique. Ces données biométriques étaient<br />
reléguées au second plan de la perception d’autrui, à un niveau anecdotique, elles n’étaient<br />
pas « politiquement » perçues, car c’était la classe sociale qui servait de discriminant quasi<br />
exclusif. En l’espace de quelques mois, aux alentours des années 1983-84, sous l’influence<br />
conjuguée du Front National et d’une élite politico-médiatique complice et trop heureuse de<br />
faire prendre durablement le leurre en orchestrant de faux débats par la création de SOS<br />
Racisme comme faux remède à un faux problème, les gens se sont mis à se regarder dans la<br />
rue en remarquant soudainement la couleur de la peau, le type ethnique, et en se positionnant<br />
« politiquement » à partir de ces caractéristiques, en prenant parti pour ou contre, en<br />
entretenant un débat, avec soi-même ou les proches, bref en mobilisant du temps d’attention<br />
sur ces questions. Le faux problème de l’apparence physique était créé. Dans les médias ou<br />
les repas de familles, on ne parlait plus des pauvres et des riches, mais des blancs et de leurs<br />
« potes » colorés. Le degré zéro de la pensée politique était atteint, l’attention était détournée<br />
de la question du capital, le leurre avait rempli son rôle. Une nouvelle réalité politique venait<br />
d’être construite, dans laquelle la couleur de la peau et le type ethnique se mettaient à jouer un<br />
rôle plus important que les revenus et le salaire.<br />
Des variantes de ce tour de passe-passe existent, mais le communautarisme, en tant<br />
qu’ingénierie des perceptions, repose toujours sur la même méthode : afin d’estomper la<br />
perception des grosses différences gênantes sur le plan politique, c’est-à-dire les différences<br />
de capital, on dramatise les différences sans importance sur le plan politique, notamment les<br />
différences de genre, d’orientation sexuelle et d’affiliation religieuse, on les souligne, on les<br />
exacerbe de sorte qu’elles occupent tout le champ de la perception et de l’attention. Les<br />
grosses différences réelles subsistent, mais dans un état non perçu, donc comme si elles<br />
n’existaient pas, ou alors mêlées à d’autres, donc diluées et plus difficiles à saisir. Cette<br />
accentuation des différences secondaires au plan politique permet également de briser les<br />
solidarités au sein des classes populaires et moyennes, diviser les pauvres entre eux, les<br />
dresser les uns contre les autres pour les affaiblir.<br />
Le management négatif<br />
Diviser pour régner. En tant qu’arme de destruction cognitive massive, le<br />
communautarisme introduit dans une population donnée une pluralité de codes culturels qui<br />
brisent ses lignes de communication, préalable à sa désorganisation tactique. Favoriser<br />
l’hétérogénéité et l’individualisation des codes, atomiser, segmenter et casser les lignes de<br />
transmission, pour aboutir à la rupture de la coordination des parties et à l’impossibilité de<br />
s’organiser. Au sein de l’espèce humaine, tout repose sur l’organisation des groupes.<br />
L’individu n’est qu’une abstraction, seuls les groupes existent : la famille, le village, le clan,<br />
la tribu, les amis, les collègues, la classe sociale, le parti, le syndicat, la nation, l’ethnie, les<br />
coreligionnaires, l’espèce dans sa globalité, etc. L’Homo Sapiens ne vit qu’en groupes, il est<br />
intrinsèquement grégaire, c’est un « animal politique », comme le notait Aristote. Le<br />
management est la science de l’organisation consciente des groupes, c’est-à-dire le geste<br />
25<br />
politique à l’état pur, qui précède même le débat sur les idées. Or, dès lors que l’on connaît les<br />
dynamiques profondes de l’organisation des groupes, on connaît également les dynamiques<br />
profondes de la désorganisation des groupes. S’appuyant sur les découvertes de la<br />
psychologie sociale, notamment la théorie des jeux, le management s’est beaucoup intéressé<br />
au décorticage minutieux des mécanismes de la prise de décision et des phénomènes de<br />
l’engagement dans l’action. Un bon manager, un bon leader sait évidemment comment<br />
galvaniser ses troupes et les pousser à l’action efficace, mais il sait aussi comment inhiber la<br />
prise de décision et l’engagement dans l’action, donc comment paralyser un groupe ennemi,<br />
prélude à sa dislocation, puis à sa disparition. La partie cachée du management et du<br />
politique, la partie un peu honteuse car franchement machiavélique, c’est donc l’art de<br />
désorganiser les groupes, l’art d’atomiser, de morceler, de fragmenter les collectifs, donc l’art<br />
d’instiller de l’individualisme. Cette « masse noire », qui se devine entre les lignes dans les<br />
enseignements de management classique, est par contre totalement explicitée dans des<br />
séminaires privés et confidentiels, réservés aux cadres les mieux placés des structures de<br />
pouvoir, en particulier dans le renseignement (intelligence économique, espionnage industriel,<br />
militaire, diplomatique, etc.).<br />
Le management est donc l’art d’organiser les « groupes amis » — management<br />
positif ; et l’art de désorganiser les « groupes ennemis » — management négatif. En politique,<br />
la maîtrise de cet art est plus importante que les idées elles-mêmes et que le débat sur ces<br />
idées. Car en effet, l’infrastructure des idées, c’est la capacité d’organisation des groupes<br />
humains qui les supportent. Pour rendre impossible l’expression de telle idée sans jamais la<br />
censurer explicitement, il suffit de désorganiser le groupe qui la soutient. La censure indirecte,<br />
par désorganisation, découragement, démotivation du groupe est une stratégie de<br />
contournement qui a fait ses preuves. Le programme Cointelpro, développé à partir de 1956<br />
par les renseignements américains pour lutter contre les « ennemis intérieurs », reposait<br />
presque entièrement sur cet art de la décohésion provoquée. Un groupe disloqué ou juste<br />
incapable de s’organiser n’est plus en mesure de soutenir telle idée ou telle valeur. Avant<br />
même de polémiquer sur les idées et les valeurs, il faut donc déjà réfléchir à la capacité de<br />
soutenir, propager, diffuser des idées, des valeurs, des représentations. Autrement dit, le débat<br />
sur l’organisation du groupe précède le débat sur les idées à défendre. Qui sait organiser et<br />
désorganiser les groupes humains détient le pouvoir suprême. Car il détient le pouvoir de faire<br />
exister ou non les idées. Donc le pouvoir de produire ou d’éteindre les comportements.<br />
L’architecture sociale commande aux idées, qui commandent aux comportements, qui<br />
construisent la réalité.<br />
Avant d’analyser plus précisément le management négatif, présentons les<br />
fondamentaux du management positif. Un groupe est un ensemble. Chez Lacan, les groupes<br />
humains peuvent se comprendre dans les termes de la logique ensembliste, ou théorie<br />
mathématique des ensembles. Lacan distingue au moins quatre modes d’organisation, modes<br />
relationnels qu’il appelle des discours : le discours du maître, où le chef domine ; le discours<br />
de l’hystérique, où l’individu domine ; le discours universitaire, où le savoir domine ; le<br />
discours analytique, où l’incertitude domine. (Lacan a aussi mentionné une fois dans son<br />
oeuvre un cinquième discours, celui du capitaliste, qui nous semble être une variante de celui<br />
de l’hystérique.) La formation d’un ensemble humain, donc l’organisation d’un groupe,<br />
requiert de soumettre les individus à une hiérarchie verticale, à un discours du maître, une<br />
autorité, une Loi, un phallus symbolique en position d’exception par rapport aux membres du<br />
groupe. Ce rapport de tous les individus à une autorité transcendante est le seul moyen pour<br />
que les individus de ce groupe se perçoivent comme unifiés avant d’être des individus, donc<br />
comme les membres d’un seul organisme, condition sine qua non pour assurer leur cohésion<br />
systémique, leur solidarité et leur efficacité dans l’action. C’est ainsi que leur multitude sera<br />
coordonnée et qu’ils agiront « comme un seul homme ». Au risque du jeu de mots, organiser<br />
26<br />
un groupe, c’est toujours le faire reposer sur des valeurs que l’on rassemble sous le terme de<br />
« virilité » : structure, discipline, encadrement, autorité, cohésion et solidarité. De fait,<br />
pendant des millénaires, la passion masculine a toujours été d’organiser des groupes, que ce<br />
soit pour le meilleur ou pour le pire, le phénomène organisationnel n’ayant pas de contenu<br />
intrinsèque. Ce que Lacan appelle être « tout-phallique », c’est se reconnaître dans un<br />
ensemble, une communauté plus grande que nous et à laquelle nous sommes prêts à sacrifier<br />
notre vie individuelle car nous n’existons pas en dehors d’elle. Dans cette optique, il n’y a de<br />
jouissance à être que collective, il n’y a de sens à la vie qu’en commun, ce qui rend l’individu<br />
capable de se battre jusqu’à la mort pour défendre les idées de son groupe de référence. « Les<br />
valeurs de mon groupe méritent que je puisse me battre jusqu’à la mort pour elles, la vie du<br />
groupe passe avant la mienne », telle est la maxime des groupes en bonne santé, dont l’OEdipe<br />
est bien portant. Pour qu’il y ait organisation durable et efficace, il suffit d’être prêt à mourir<br />
pour ses idées.<br />
La théorie de la Jeune-Fille<br />
À un niveau d’analyse structural (ou « archétypal »), la fonction phallique du<br />
psychisme c’est donc la capacité organisationnelle d’unifier une multitude, l’antiindividualisme<br />
par excellence. À l’opposé, désorganiser est synonyme d’individualiser,<br />
dépolitiser, faire perdre le sens du collectif, rompre la solidarité et la cohésion, pousser à<br />
« jouer perso ». Manager négativement pour désorganiser un groupe ennemi suppose par<br />
conséquent de le faire entrer dans un processus que Lacan appelle « pas-tout-phallique ». Il<br />
s’agit d’un processus critique où l’autorité transcendante assurant la cohésion du groupe sera<br />
contestée au nom de l’oppression qu’elle fait peser sur les droits des individus à jouir<br />
individuellement. Or, il se trouve que cette exigence de jouissance individuelle et cette<br />
contestation de l’autorité du Père sont les comportements typiques suggérés et requis par le<br />
marché et la consommation.<br />
Pour le collectif Tiqqun, la figure de la « bimbo » est l’incarnation par excellence de<br />
cette dépolitisation mercantile et consumériste. Figure de l’individu désorganisé, du pur<br />
individu, pourrait-on dire, la Jeune-Fille est l’entropie personnifiée. On serait cependant en<br />
droit de se demander pourquoi l’humain dépolitisé se trouve ici qualifié de « jeune » et de<br />
« fille » ? N’y a-t-il pas un racisme anti-jeunes et une misogynie à l’origine de cela ? Tiqqun<br />
répond à ces critiques en replaçant les choses à un niveau d’analyse archétypal et<br />
symbolique : « Entendons-nous : le concept de Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept<br />
sexué. Le lascar de boîte de nuit ne s’y conforme pas moins que la beurette grimée en pornostar.<br />
(…) En réalité, la Jeune-Fille n’est que le citoyen-modèle tel que la société marchande le<br />
redéfinit à partir de la Première Guerre mondiale, en réponse explicite à la menace<br />
révolutionnaire. (…) Ses meilleurs soutiens, la société marchande ira désormais les chercher<br />
parmi les éléments marginalisés de la société traditionnelle — femmes et jeunes d’abord,<br />
homosexuels et immigrés ensuite. (…) &#8220;Les jeunes gens et leurs mères, reconnaît Stuart<br />
Ewen, fournirent au mode de vie offert par la réclame les principes sociaux de l’éthique du<br />
consommateur.&#8221; Les jeunes gens parce que l’adolescence est la &#8220;période de la vie définie par<br />
un rapport de pure consommation à la société civile.&#8221; (…) Les femmes parce que c’est bien la<br />
sphère de la reproduction, sur laquelle elles régnaient encore, qu’il s’agissait alors de<br />
coloniser. La Jeunesse et la Féminité hypostasiées, abstraites et recodées en Jeunitude et<br />
Féminitude se trouveront dès lors élevées au rang d’idéaux régulateurs de l’intégration<br />
impériale-citoyenne. »29<br />
29 Tiqqun, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, Éditions Mille et une nuits, 2001, pp. 10-12.<br />
27<br />
Dépolitiser et désorganiser sont ainsi strictement synonymes de faire entrer dans la<br />
consommation et le Spectacle. En d’autres termes, pour désorganiser un groupe, il suffit de le<br />
« jeune-filliser », c’est-à-dire de féminiser et juvéniliser son système de valeurs. Tout d’abord,<br />
pourquoi féminiser ? Du point de vue structural, les femmes sont ces individus qui, par<br />
définition, ne sont pas-tout-phalliques, qui jouissent certes partiellement comme les hommes,<br />
c’est-à-dire qui trouvent aussi du sens à la vie en collectivité, mais qui pour être femmes, donc<br />
différentes des hommes, se réservent le droit d’être hors-la-loi, subversives, de ne pas entrer<br />
dans le jeu des contraintes sociales et donc de refuser l’organisation structurée des groupes,<br />
organisation toujours perçue comme masculine, voire phallocrate ou machiste, donc<br />
répressive et mauvaise, refus du politique qui les conduit à chercher du sens dans la sphère de<br />
l’intime, de l’érotisme et du fusionnel. Quête éternellement vouée à l’échec, le sens<br />
n’advenant que dans le social et la distinction. Julia Kristeva, dans un chapitre intitulé « Le<br />
temps des femmes », fait ces réflexions profondes : « Plus radicaux, les courants féministes<br />
refusent le pouvoir existant et font du deuxième sexe une contre-société. Une société féminine<br />
se constitue, sorte d’alter ego de la société officielle, dans laquelle se réfugient les espoirs de<br />
plaisir. Contre le contrat socio-symbolique sacrificiel et frustrant : la contre-société imaginée<br />
harmonieuse, sans interdits, libre et jouissive. Dans nos sociétés modernes sans au-delà, la<br />
contre-société reste le seul refuge de la jouissance car elle est précisément une a-topie, lieu<br />
soustrait à la loi, écluse de l’utopie. »30 Les femmes conservent toujours un quant-à-soi<br />
individualiste vis-à-vis du groupe et de son organisation. Appuyer sur cette propension<br />
féminine, hystérique quand elle devient dominante, à la jouissance individualiste, en d’autres<br />
termes persuader un groupe d’adopter des valeurs plus féminines, orientées vers l’intime et la<br />
sexualité, permet de dépolitiser un groupe et de rendre son organisation impossible, donc de<br />
faire disparaître ses idées à plus ou moins long terme, ainsi que sa dangerosité éventuelle. Le<br />
contrôle social vient ainsi se loger dans des endroits où on ne l’attendrait pas, notamment dans<br />
la presse féminine de tous âges.<br />
Ensuite, pourquoi juvéniliser pour désorganiser ? Cette juvénilisation nous met sur la<br />
pente de l’infantilisation et d’une régression pré-OEdipienne vers les processus primaires du<br />
psychisme, c’est-à-dire les processus à court terme, immatures et marqués par l’émotionnel,<br />
l’irrationnel et la « pensée magique », sur lesquels s’appuient tittytainment et storytelling. Plus<br />
largement, pour désorganiser-dépolitiser un groupe et le rendre inoffensif, il suffit d’attaquer<br />
son OEdipe. Le complexe d’OEdipe est le moment où s’intériorise la structure mentale<br />
primordiale au fondement de toute vie humaine socialisée et organisée : c’est le moment où<br />
advient la capacité mentale de se représenter un organigramme, un système articulé de places<br />
différenciées. En un mot, l’aptitude à la dialectique et à la politique. Le proto-organigramme,<br />
qui sert de matrice à tous les autres, est le système psychoculturel de distinction ET<br />
d’articulation coopérative entre les places des hommes et des femmes d’une part, des parents<br />
et des enfants (par extension des jeunes et vieux) d’autre part. Attaquer l’OEdipe d’un groupe,<br />
attaquer son système de distinctions primordiales entre genres (hommes/femmes) et entre<br />
générations (parents/enfants), c’est attaquer toute sa faculté à se constituer un organigramme,<br />
donc le faire basculer dans l’impotence organisationnelle et le réduire à des individus<br />
juxtaposés, incapables de communiquer et de coopérer. Faire la promotion de l’indistinction<br />
des rôles et de l’échange des places, faire passer le désir personnel avant le respect de<br />
l’organigramme du groupe, tout cela facilite l’expression de l’individualisme pas-toutphallique<br />
et relève donc de stratégies de désorganisation. Au niveau comportemental concret,<br />
cela se traduit par une culture du spontané, de l’impulsif, du viscéral, du versatile, du flexible<br />
et de la recherche de résultats immédiats, induisant une incapacité à la concentration, à la<br />
30 Julia Kristeva, Les nouvelles maladies de l’âme, Éditions Fayard, 1993, p. 319.<br />
28<br />
planification et à l’élaboration de stratégies sur le long terme. La bimbo, ou la pulsion de mort<br />
personnifiée…<br />
Après des décennies de management négatif, le pas-tout-phallique et l’individualisme<br />
dés-OEdipianisé sont en passe de devenir dominants dans les classes populaires (petite<br />
bourgeoisie, classes moyennes, prolétariat), où ils provoquent déjà toutes ces tendances<br />
sociétales pathologiques de dévaluation de la virilité, de survalorisation de la féminité,<br />
d’enfant-roi hyperactif et de mépris pour les anciens, induisant pour finir une impuissance<br />
organisationnelle totale. Les couches sociales supérieures au plan économique subissent ces<br />
virus mentaux de plein fouet également, mais l’argent est un puissant facteur de lien social<br />
(intergenre et intergénérationnel), qui leur permet de conserver encore une relative cohérence.<br />
Il reste qu’au-delà de la belle apparence, leur fond est tout aussi délabré. Et c’est ainsi que<br />
toutes les classes sociales des pays développés peuvent entonner à l’unisson la maxime de la<br />
Jeune-Fille individualiste et du citoyen modèle des groupes dépolitisés : « Aucune cause ne<br />
mérite que je me batte jusqu’à la mort pour elle, ma vie personnelle passe avant celle du<br />
groupe ».<br />
Le biopouvoir<br />
Notre tour d’horizon des multiples visages du contrôle social scientifique<br />
contemporain serait incomplet sans un point sur la notion foucaldienne de biopouvoir. En<br />
effet, il nous semble qu’au-delà du pouvoir sur les esprits, c’est bien un contrôle direct de la<br />
vie, au sens strictement biologique du terme, qui est recherché par l’ingénierie sociale, dont<br />
l’éthos s’affirme comme l’incapacité à vivre et laisser vivre sans intervenir sur le cours<br />
naturel des choses. Cet interventionnisme, qui peut aller jusqu’au piratage, exprime, certes,<br />
une tendance spontanée de l’esprit humain au « voyeurisme épistémologique » et à la<br />
curiosité de comprendre tout ce qui nous échappe encore, mais traduit également un projet<br />
politique, celui porté par le mondialisme, et dont les conséquences pour la vie, au sens<br />
biologique du terme, seront pires que le nazisme et le stalinisme réunis. L’ingénierie sociale<br />
mondialiste se place en effet sous le signe du Gestell, concept travaillé par Heidegger,<br />
qualifiant l’essence de ce qui fait la civilisation technologique et qu’Alain Finkielkraut, à<br />
l’occasion d’un débat avec Peter Sloterdijk, Peter Weibel et Michel Houellebecq, tente de<br />
définir ainsi : « On a eu beaucoup de mal à le traduire en français. On le traduit par<br />
arraisonnement, sommation, mise à disposition. C’est tout simplement le fait de la possibilité<br />
de tout faire de tout. La possibilité de faire entrer la réalité dans une combinatoire sans fin. Il<br />
me semble que c’est vraiment de cela qu’il s’agit à un moment, précisément, où cette<br />
possibilité ne concerne plus seulement la matière inanimée, mais encore la matière vivante.<br />
C’est la tendance la plus profonde de la modernité. »31 Cette mise à disposition de tout pour<br />
tout signifie aussi plasticité, flexibilité, possibilité de réécriture complète du donné naturel, et<br />
ainsi contrôle total sur ce donné naturel, minéral, végétal ou animal, environnemental ou<br />
subjectif. Baudrillard, quant à lui, parlait de « crime parfait » pour évoquer ce quadrillage<br />
technologique intégral du réel, ce maillage exterminateur consistant à ne pas laisser le<br />
moindre atome intouché, et substituant au monde vécu sa version retravaillée, retouchée,<br />
lissée, bref, son simulacre.<br />
Le Gestell, ou la rationalisation scientifique du vivant, est l’outil définitif du pouvoir<br />
politique. Dès lors que le vivant peut être intégralement quantifié, numérisé, explicité,<br />
chosifié, il peut devenir objet d’une gestion sérielle, production industrielle intrinsèquement<br />
docile au pouvoir car programmable et conditionnable dès l’origine. L’ingénierie sociale<br />
31 Le Philosophoire n°23, « L’Humain » : La nouvelle conception de l’homme — La construction de l’être<br />
humain ; débat public organisé le 3 mai 2000 par le Zentrum für Kunst und Medientechnologie (ZKM) et le<br />
Centre Culturel Français de Karlsruhe.<br />
29<br />
culmine ainsi dans le génie génétique (le piratage de l’ADN), l’eugénisme, le clonage, les<br />
chimères (croisements hybrides de matériel génétique humain et animal, autorisés au<br />
Royaume-Uni depuis mai 2007), et ultimement le téléchargement de la conscience dans le<br />
cyberespace. Toutes ces recherches trouvent leurs meilleurs soutiens chez les théoriciens du<br />
Transhumanisme (Thimoty Leary, Ray Kurzweil,…), idéologie issue de la contre-culture et<br />
du new-age, deux courants eux-mêmes nés du contrôle social moderne comme le montre Lutz<br />
Dammbeck dans son documentaire Das Netz (« Le réseau ») consacré à l’histoire de la<br />
cybernétique. Telle qu’elle subsiste à l’état naturel, la vie pose problème au pouvoir car il y a<br />
toujours en elle quelque chose qui échappe au contrôle. Le Gestell, ou la réécriture intégrale<br />
du réel pour en fournir une version mieux contrôlée, idéalisée, perfectionnée, est donc non<br />
seulement l’horizon de pratiquement tous les pouvoirs politiques depuis l’avènement des<br />
sociétés de masse (Mésopotamie, Egypte pharaonique), mais également le fil conducteur de<br />
tous les grands utopistes, qui se sont toujours mis spontanément au service du Prince : de<br />
Platon aux Transhumanistes, en passant par Norbert Wiener, ils ont tous cherché à réduire<br />
l’existence à un gigantesque « SimCity », un vaste processus automatisé, univoque, d’où la<br />
contradiction et l’incertitude ont été évacuées. Evidemment, ça ne marche jamais, pour une<br />
raison toute simple : nous sommes « encore » en vie.<br />
En effet, ce qui fait obstacle au contrôle intégral et à la réduction totale de<br />
l’incertitude, c’est la frontière entre un intérieur et un extérieur. Chez les êtres vivants, la<br />
peau, l’épiderme, est cette première frontière. L’existence d’une frontière épidermique<br />
assurant l’interface entre une intériorité et une extériorité est très exactement ce qui constitue<br />
la spécificité irréductible de tous les êtres vivants sans exception et ce qui les distingue du<br />
non-vivant. Il y a vie au sens biologique à partir du moment où il y a épiderme, c’est-à-dire<br />
perception d’une distinction entre une intériorité, l’intégrité de la créature, et une extériorité,<br />
l’environnement. Cette intégrité de l’être biologique fait qu’il est difficile de la contrôler<br />
intégralement, ou alors avec des séquelles pathologiques et donc une destruction du système à<br />
termes. C’est d’ailleurs sur cette base que l’on peut distinguer le vivant du non-vivant : les<br />
systèmes non-vivants dysfonctionnent quand ils ne sont pas totalement sous contrôle ; à<br />
l’inverse, les systèmes vivants dysfonctionnent quand ils sont totalement sous contrôle.<br />
Plus on monte dans l’évolution, et plus cette intériorité-intégrité du vivant est forte,<br />
jusqu’à aboutir à la possibilité de faire de vraies cachotteries à l’égard de l’extérieur. C’est ce<br />
que l’on appelle l’intimité mentale, psychologique, etc., et qui permet d’aller jusqu’au<br />
mensonge. Cette possibilité propre au vivant de cacher des choses au regard extérieur est<br />
insupportable pour le pouvoir, qui y voit une forme de résistance à son exercice inquisiteur.<br />
Cette impossibilité du contrôle total vient de ce que personne n’a un droit de regard total sur<br />
la créature, personne n’est en capacité d’avoir un accès intégral à l’intériorité, d’où cette<br />
relative imprévisibilité du biologique. L’abolition du biologique, c’est-à-dire du principe<br />
même de toute frontière et limite, et le transfert de toute conscience dans le numérique devrait<br />
permettre l’abolition de cette incertitude, l’accès intégral à l’intériorité, donc la transgression<br />
intégrale de l’intégrité de la créature, la possibilité d’en finir avec toute forme de cachotterie<br />
et donc le contrôle total de toute forme de vie consciente. Internet est déjà un espace de<br />
transparence totale. Des créatures « internetiennes » seraient à son image. À vrai dire, une<br />
conscience numérique ne serait qu’une forme simulée de vie puisqu’elle serait dépourvue<br />
d’épiderme (ou alors un épiderme simulé, donc faux). En effet, le programmateur a un droit<br />
de regard total sur son programme, il peut le rectifier comme il veut et réduire totalement<br />
l’incertitude de son fonctionnement. Le programmateur est en position « divine ». Il ne peut<br />
donc pas y avoir de vie numérique puisque le minimum requis, l’incertitude réelle liée à<br />
l’épiderme réel, n’est pas présent. Par définition, l’incertitude véritable n’est ni modélisable,<br />
ni programmable. Par contre, il peut y avoir extermination du biologique au bénéfice d’une<br />
forme de « vie simulée » dans le numérique. Réalisation du « crime parfait », l’extermination<br />
30<br />
de l’incertitude liée au vrai réel (ici, la matière vivante), au bénéfice d’une simulation du réel<br />
(une réalité virtuelle) parfaitement contrôlée.<br />
Le downloading total dans la Matrice virtuelle et l’accès du pouvoir à l’intimité<br />
psychologique des citoyens sont pour bientôt. Nous sommes déjà partiellement téléchargés<br />
dans le cyberespace, compte tenu du temps que nous passons sur Internet et de la dépendance<br />
croissante où nous sommes à son égard. Cette tendance est évidemment confortée par le<br />
pouvoir, comme on peut s’en rendre compte en parcourant les recommandations du lobby du<br />
numérique, le « Livre bleu » du Groupement des Industries de l’Interconnexion des<br />
Composants et des Sous-ensembles électroniques (GIXEL) : « Le passage de l’identité<br />
physique à l’identité numérique s’impose de plus en plus dans tous les milieux à cause du<br />
développement des TIC et en particulier de l’Internet. (…) Acceptation par la population. La<br />
sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux<br />
libertés individuelles. Il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et<br />
parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles. Plusieurs méthodes devront<br />
être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie.<br />
Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la<br />
personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes : — Éducation dès l’école maternelle,<br />
les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine,<br />
et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants. —<br />
Introduction dans des biens de consommation, de confort ou des jeux : téléphone portable,<br />
ordinateur, voiture, domotique, jeux vidéo. — Développer les services &#8220;cardless&#8221; à la banque,<br />
au supermarché, dans les transports, pour l’accès Internet… La même approche ne peut pas<br />
être prise pour faire accepter les technologies de surveillance et de contrôle, il faudra<br />
probablement recourir à la persuasion et à la réglementation en démontrant l’apport de ces<br />
technologies à la sérénité des populations et en minimisant la gène (sic) occasionnée. Là<br />
encore, l’électronique et l’informatique peuvent contribuer largement à cette tâche. »32<br />
Le plus grand génocide de l’Histoire, celui de la biosphère toute entière, a déjà<br />
commencé. Dans Comment les riches détruisent la planète, Hervé Kempf nous décrit les<br />
lignes majeures de ce Gestell mondialiste aux niveaux écologique et politique. Sur un plan<br />
strictement géopolitique, le Gestell mondialiste consiste à jouer avec la vie de millions, voire<br />
de milliards d’êtres humains. Ce jeu géopolitique prend deux formes : la recombinaison libre<br />
des frontières d’une part, le contrôle démographique d’autre part. Nous l’avons vu, l’abolition<br />
des frontières, c’est le règne de la mort, tant au plan biologique que psychique. Il n’y a de vie<br />
psychique, c’est-à-dire de production de sens que dans l’incertitude et l’affrontement à un<br />
quelque chose qui résiste, à un « réel » quelconque, une frontière, une limite. Si les frontières<br />
ne résistent plus, ce sont les principes mêmes d’identité, de distinction et d’élaboration<br />
sémantique qui vacillent, signant à termes l’effondrement du système sur lui-même, ou alors<br />
sa survie dans un espace liminaire qui est celui du « zombie », à mi-chemin entre la vie et la<br />
mort. Le Gestell géopolitique, la recomposition volontariste des frontières, comme en Irak<br />
depuis l’invasion américaine, ou en Europe avec la création d’euro-régions qui n’obéissent<br />
qu’à des logiques commerciales, relève dès lors d’une sorte de mystique hallucinée et<br />
morbide, telle que l’analyse Pierre Hillard dans La marche irrésistible du Nouvel Ordre<br />
Mondial, expression de ce processus général de dés-OEdipianisation dont le fantasme directeur<br />
semble être la création d’une forme de vie totalement plastique et flexible, en un mot l’esclave<br />
idéal, dont l’identité n’a plus d’attaches, plus d’origines, et peut donc être réécrite à volonté.<br />
Seul un contrôle démographique drastique permettra d’élaborer cette Humanité future<br />
zombifiée. Dans la continuité des théories d’un Thomas Malthus (1766-1834), divers<br />
programmes de réduction démographique ont vu le jour et ont été appliqués avec plus ou<br />
32 GIXEL, Livre Bleu, « Grands programmes structurants — Propositions des industries électroniques et<br />
numériques », 2004, pp. 4, 35 : http://www.gfie.fr/fr/images_db/Livre%20bleu.pdf<br />
31<br />
moins de succès dans divers pays ces deux derniers siècles. Tous les moyens sont bons pour<br />
parvenir à la dépopulation, que ce soit en empêchant les naissances, ou, quand les êtres sont<br />
nés, par le meurtre de masse prémédité (guerres, épidémies, crises diverses). À un niveau<br />
général, le biopouvoir consiste à gouverner par l’entretien d’une menace sur la survie<br />
physique des populations, menace qui n’a pas absolument besoin d’être réelle pour être<br />
efficace. Le rapport de Iron Mountain, publié dans les années 60 sous la direction de<br />
l’économiste John Galbraith et intitulé La paix indésirable ? De l’utilité des guerres, est à ce<br />
sujet parfaitement clair : « L’existence d’une menace extérieure à laquelle il est ajouté foi est,<br />
par conséquent, essentielle à la cohésion sociale aussi bien qu’à l’acceptation d’une autorité<br />
politique. La menace doit être vraisemblable, son ampleur doit être en rapport avec la<br />
complexité de la société menacée, et elle doit apparaître, pour le moins, comme pesant sur la<br />
société tout entière. »33 Définir un ennemi, geste fondateur de la politique selon Carl Schmitt.<br />
Mais qui a dit que l’ennemi devait être réel ?<br />
Conclusion provisoire<br />
Le pouvoir centralisé qui tente de se mettre en place au niveau mondial ne possède<br />
aucune légitimité démocratique. L’Union Européenne en est l’illustration la plus frappante.<br />
Un despotisme éclairé, authentiquement soucieux des intérêts du peuple, serait à la limite<br />
tolérable, mais nous en sommes déjà fort loin. En l’occurrence, le risque d’extinction que ce<br />
Nouvel Ordre Mondial fait peser, non seulement sur l’humanité, mais encore sur toute forme<br />
d’intelligence, est le plus grave que l’Histoire ait jamais connue. De fait, son projet est bel et<br />
bien d’achever l’Histoire. Car ce n’est pas tel ou tel groupe humain que le mondialisme<br />
cherche à exterminer, mais l’espèce dans son entièreté, et encore au-delà, la simple capacité à<br />
l’articulation intelligible d’un discours signifiant. Face à cette violence inouïe, la résistance<br />
doit s’organiser. Cependant, si l’on veut qu’elle soit constructive et ne stagne pas dans des<br />
émeutes incohérentes et acéphales ou du terrorisme stérile, cette résistance doit<br />
impérativement être organisée, planifiée, calculée, stratégique, dans l’optique d’une prise de<br />
pouvoir institutionnelle, que ce soit par l’infiltration lente des structures du pouvoir ou par des<br />
méthodes plus expéditives. L’insurrection qui vient doit être conçue, réfléchie, méthodique et<br />
rationnelle. La propédeutique à tout renversement du pouvoir illégitime devrait donc se<br />
nourrir d’une réflexion tactique et stratégique approfondie, elle-même appuyée sur une<br />
éducation à la culture du renseignement, espionnage et contre-espionnage, ainsi que sur un<br />
profilage et une mise en fiche systématiques de ceux qui nous profilent et nous mettent en<br />
fiches. Connaître son ennemi, lui appliquer ce qu’il nous applique, rétablir l’égalité du couple<br />
« voir » et « être vu », en bref, pirater les pirates pour répondre à la question que se posait<br />
Juvénal : « Qui gardera les gardes ? ».<br />
Un modèle d’organisation nous a été proposé par l’Histoire : il s’agit du Conseil<br />
National de la Résistance (CNR), formé suite à l’Appel du 18 juin 1940 lancé par De Gaulle<br />
en exil, et qui rassembla des femmes et des hommes de toutes origines politiques, sociales,<br />
confessionnelles, pour lutter contre l’envahisseur nazi. Aujourd’hui, l’ennemi du genre<br />
humain a changé. Il n’est plus identifiable à une zone géopolitique particulière. Il appartient à<br />
cette « classe transnationale de privilégiés » dont nous parle Jacques Attali, oligarchie<br />
économiquement dominante, qui travaille activement à l’architecture-système de la<br />
mondialisation selon les modalités d’ingénierie que nous avons décrites, et dont Warren<br />
Buffet prétend qu’elle est en train de gagner la guerre contre les classes populaires. La guerre<br />
a donc bien été déclarée. En réponse, nous voulons par ce texte apporter notre pierre à un<br />
futur Deuxième Conseil National de la Résistance. Notre manifeste, reproduit ci-après, sera<br />
33 John Galbraith, La paix indésirable ? De l’utilité des guerres, Éditions Calmann-Lévy, 1968, p. 113.<br />
32<br />
l’Appel des vétérans du CNR lancé en 2004 pour commémorer le 60ème anniversaire du<br />
Programme du Conseil National de la Résistance, programme politique conçu par le peuple,<br />
pour le peuple et dont l’oligarchie a dit qu’il fallait le déconstruire méthodiquement. En<br />
posant cette première pierre, notre but est de fédérer dans une Union Sacrée toutes les<br />
volontés de se battre contre l’ennemi commun, qui prend aujourd’hui le visage de ce Nouvel<br />
Ordre Mondial fondé sur la stratégie du choc, le chaos planifié, les crises économiques<br />
programmées, la virtualisation du Sens et le brandissement d’une « menace terroriste » pour<br />
justifier la surveillance concentrationnaire des populations.<br />
Si ce système ne s’effondre pas de lui-même, alors il faudra l’y aider. Nous allons le<br />
faire. Nous sommes nombreux. Nous sommes des millions. Des millions de fois plus<br />
nombreux que notre ennemi. Il a déjà peur de nous. Il tremble de terreur car il sait que son<br />
pouvoir est fragile et ne repose que sur le bluff et le crédit que nous lui accordons. Toute sa<br />
force ne repose que sur des représentations auxquelles nous avons crues. Cessons d’y croire et<br />
le réel apparaîtra : nous sommes plus forts que lui. C’est à lui d’obéir, pas à nous.<br />
Le roi est nu. En outre, son propre pouvoir le fait souffrir car il sait bien au fond de lui<br />
qu’il repose sur le mensonge. Inconsciemment, il nous demande de le frapper pour le ramener<br />
à la raison. Ne nous privons pas. Il nous remerciera à la fin.<br />
33<br />
L’Appel des Résistants<br />
Appel à la commémoration du 60ème anniversaire du Programme du Conseil national de la<br />
Résistance du 15 mars 1944.<br />
Au moment où nous voyons remis en cause le socle des conquêtes sociales de la<br />
Libération, nous, vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la<br />
France Libre (1940-1945), appelons les jeunes générations à faire vivre et transmettre<br />
l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et<br />
culturelle.<br />
Soixante ans plus tard, le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et soeurs<br />
de la Résistance et des nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas<br />
totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte.<br />
Nous appelons, en conscience, à célébrer l’actualité de la Résistance, non pas au profit<br />
de causes partisanes ou instrumentalisées par un quelconque enjeu de pouvoir, mais pour<br />
proposer aux générations qui nous succéderont d’accomplir trois gestes humanistes et<br />
profondément politiques au sens vrai du terme, pour que la flamme de la Résistance ne<br />
s’éteigne jamais :<br />
Nous appelons d’abord les éducateurs, les mouvements sociaux, les collectivités<br />
publiques, les créateurs, les citoyens, les exploités, les humiliés, à célébrer ensemble<br />
l’anniversaire du programme du Conseil national de la Résistance (C.N.R.) adopté dans la<br />
clandestinité le 15 mars 1944 : Sécurité sociale et retraites généralisées, contrôle des<br />
« féodalités économiques », droit à la culture et à l’éducation pour tous, presse délivrée de<br />
l’argent et de la corruption, lois sociales ouvrières et agricoles, etc. Comment peut-il manquer<br />
aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes sociales, alors que la<br />
production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où<br />
l’Europe était ruinée ? Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble<br />
de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature<br />
internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie.<br />
Nous appelons ensuite les mouvements, partis, associations, institutions et syndicats<br />
héritiers de la Résistance à dépasser les enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux<br />
causes politiques des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs<br />
conséquences, à définir ensemble un nouveau « Programme de Résistance » pour notre siècle,<br />
sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l’intolérance et de la guerre, qui<br />
eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales.<br />
Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grandsparents,<br />
les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre<br />
les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse<br />
que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie<br />
généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les<br />
principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au<br />
programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944.<br />
Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire<br />
avec notre affection : « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ».<br />
Signataires : Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe<br />
Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London,<br />
Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.<br />
Dimanche 14 mars 2004.<img class="size-medium wp-image-4" title="oceania, the new web tv from fifth continent" src="http://oceaniatv.files.wordpress.com/2010/02/big-brother-1984-patriot-act1.jpg?w=300&#038;h=199" alt="" width="300" height="199" /></a></dt>
<dd class="wp-caption-dd">oceania tv, the new web tv from the seventh continent</dd>
</dl>
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